[roman] « Affliction » Russell Banks

Affliction - Russell Banks

Cette histoire est celle de mon frère aîné, de son comportement criminel bizarre et de sa disparition. Nul ne m’a poussé à révéler ces choses ; nul ne m’a demandé de ne pas le faire. Nous qui l’avons aimé ne parlons tout simplement plus de Wade, ni entre nous, ni avec qui que ce soit d’autre. C’est presque comme s’il n’avait jamais existé, ou comme s’il appartenait à une autre famille, s’il venait d’ailleurs. De sorte qu’en racontant son histoire ainsi, c’est-à-dire en me déclarant son frère, je me mets à l’écart de la famille et de tous ceux qui l’ont un jour aimé.

Dans une petite localité du New Hampshire, Wade Whitehouse, la quarantaine, est un homme en déliquescence. Divorcé deux fois de la même femme, devenu étranger à sa propre fille que pourtant il adore, il vit dans une caravane et travaille comme ouvrier d’une société de forage et policier municipal à temps partiel. Petit à petit, il sombre dans l’alcoolisme, la violence (hérités du père) et la dépression, en ruminant ses échecs. L’arrivée de l’hiver et de la neige, qui prive les habitants de Lawford de tout loisir autre que la fréquentation du bar local, n’aide en rien Wade à remonter la pente. Il bascule définitivement le jour où un citoyen en vue est accidentellement tué lors d’une partie de chasse au cerf. Dès lors, dévoré par l’obsession de découvrir un hypothétique assassin, il s’enfonce dans un désert de solitude et de folie, toutes ses tentatives pour en réchapper l’entrainant inexorablement plus profondément vers la déchéance.

On lit cette dépêche et on passe aussitôt à d’autres nouvelles sur le Moyen-Orient, ou sur une inondation subite avec déraillement de train au nord de Mexico, ou sur une énorme saisie de drogue à Miami, et, à moins qu’on ne soit de Lawford ou qu’on ne connaisse l’une des victimes ou le suspect, on oublie tout. On oublie parce qu’on ne comprend pas : on ne peut pas comprendre comment un homme, un homme normal, un homme comme vous et moi, peut faire une chose aussi horrible. Il ne doit pas être comme vous et moi. Il est évidemment beaucoup plus facile de comprendre les manœuvres diplomatiques en cours en Jordanie, les calamités naturelles qui affligent le tiers monde ou l’économie de la drogue qu’une explosion homicide isolée dans un village américain.

Le roman prend la forme d’une enquête rétrospective de Rolfe, le narrateur, frère de Wade, qui cherche à comprendre comment celui-ci en est venu à disjoncter. À travers les témoignages de ceux qui ont connu son frère, Rolfe va reconstituer son parcours et mettre en évidence le poids de la fatalité régionale, sociale et familiale. Avec cette question qui l’obsède en permanence : pourquoi a-t-il, lui, échappé à cette fatalité et pas son frère ?

Affliction est le récit de l’effondrement d’un homme ordinaire, pris au piège d’une vie ratée dès l’enfance, confisquée par la tyrannie paternelle. Pour Russell Banks, il s’agît de montrer l’envers du rêve américain, celui d’un pays où tout est possible, alors qu’ici, dans ce roman, rien ne l’est, et des personnages comme Wade ne pourront jamais se sortir de ce qui a été prédéfini pour eux. A partir d’un banal fait divers, Russel Banks construit un récit qui explore les zones d’ombre qui se trouvent entre l’acte volontaire et irréparable et la fatalité.

Notre mère s’appelait Sally, elle était alors enceinte de Lena, son quatrième enfant, et je n’étais pas encore né. Sally avait tout juste trente ans. Son mari, notre père, Glenn, était un homme agité qui buvait. Bien qu’il aimât Sally, il la frappait de temps à autre et il lui était arrivé de battre aussi les garçons – pas Wade, bien sûr, qui était trop petit, mais les aînés, Elbourne et Charlie, qui pouvaient être exaspérant (même Sally l’admettait) surtout lorsque Glenn rentrait tard le vendredi soir, un coup dans le nez, et d’humeur massacrante. Ce n’était évidemment pas une raison pour les brutaliser, elle ou les enfants – Glenn n’avait aucune excuse et c’est pourquoi ensuite il était toujours désolé.

C’est sombre, c’est âpre, c’est sans espoir. À ceci près qu’une infime chance subsiste que le protagoniste puisse faire du désastre final sa libération…

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⭐⭐ Affliction (Affliction), Russel Banks, traduit de l’américain par Pierre Furlan, éd. Actes Sud, coll. Babel, 1992 (1989), 485 pages, 9,50 €.

Du même auteur : De beaux lendemains & Pourfendeur de nuages.

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12 commentaires sur “[roman] « Affliction » Russell Banks

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  1. En même pas 15 jours, j’ai lu trois chroniques sur trois romans différents de Russell Banks qui me donne envie de découvrir le livre. Russell Banks est vraiment un auteur à lire.

    1. Il FAUT lire Russell Banks ! 😉
      De lui, j’ai aussi lu « De beaux lendemains », « Lointain souvenir de la peau » et « Pourfendeur de nuages ». Des romans aux styles et aux thèmes très différents, mais tous formidables !

  2. Entendre parler de son dernier livre un peu partout me donne envie de lire l’auteur. Dommage que je n’ai pas sous la main celui dont tu parles car je l’aurais commencé sur-le-champ…

    1. Je ne peux que t’encourager à découvrir cet auteur, il devrait te plaire ! Ses romans traitent souvent du destin des petits gens écrasés par une vie quotidienne très dure, faite de pauvreté et de tragédies… Il porte aussi un regard très critique sur la société américaine et ses dérives.

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