[autofiction] « Rien ne s’oppose à la nuit » Delphine de Vigan

Rien ne s'oppose à la nuit - Delphine de Vigan

Ma mère était bleue, d’un bleu pâle mêlé de cendres, les mains étrangement plus foncées que le visage, lorsque je l’ai trouvée chez elle, ce matin de janvier.

Avec Rien ne s’oppose à la nuit, Delphine de Vigan se penche sur la vie et la personnalité d’une femme mystérieuse, une femme aussi belle que douloureuse et lointaine, une femme fragile, au destin brinquebalant, qui flirta très jeune avec la folie et finit par se donner la mort : Lucile, sa mère.

Le texte est donc en partie autobiographique. Il convoque les souvenirs, joies, colères et sanglots des membres de la famille, nombreuse et tumultueuse. Au cœur de la mémoire familiale, où les souvenirs les plus lumineux côtoient les secrets les plus enfouis, surgissent alors les choses tues, les failles qui pourraient (?) expliquer Lucile.

Je suis généralement peu sensible aux autofictions ; je trouve souvent la démarche trop narcissique et/ou impudique pour me sentir totalement à l’aise dans un tel récit auquel je reste finalement extérieure et assez indifférente. Mais ici, j’ai aimé la première partie du texte, description vive et pleine de raillerie d’une famille exubérante et polytraumatisée.

Ma famille incarne ce que la joie a de plus bruyant, de plus spectaculaire, l’écho inlassable des morts, et le retentissement du désastre. Aujourd’hui je sais aussi qu’elle illustre, comme tant d’autres familles, le pouvoir de destruction du Verbe, et celui du silence.

J’ai aussi aimé la façon dont Delphine de Vigan nous fait part de ses questionnements d’écrivain. Par moment, elle hésite, et l’écrit : elle détaille la difficulté à écrire sur des êtres réels et proches, elle décrit l’angoisse de mal faire ou, pire, de faire du mal à ses proches. Elle donne à lire à la fois les faits reconstitués et les certitudes peu à peu acquises, mais aussi, les doutes et les impasses qui demeurent. Elle évoque les zones d’ombre que l’écriture échoue à explorer, à expliquer.

Toute tentative d’explication est vouée à l’échec. Ainsi devrai-je me contenter d’en écrire des bribes, des fragments, des hypothèses.
L’écriture ne peut rien. Tout au plus permet-elle de poser les questions et d’interroger la mémoire.

J’ai par contre moins aimé la seconde partie de son récit, dans laquelle elle nous raconte son enfance disparate, inquiète, suspendue à l’état vacillant de sa mère… Une fois de plus, je ne m’y suis pas sentie très à l’aise… Mise malgré-moi dans l’inconfortable position de la voyeuse sadique.

Pourtant, le texte de Delphine de Vigan avance avec précaution, retenue et pudeur. Oui, avec pudeur, malgré l’impudeur manifeste de la démarche, car on en saisit la sincérité. Son texte est à la fois opiniâtre, intranquille, âpre parfois, affectif souvent, mais ni complaisant, ni sordide, et empreint d’une vraie justesse. J’ai aimé la sincérité de sa démarche et la délicatesse de son écriture, son style doux et délicat.

Rien ne s’oppose à la nuit (dont le joli titre s’inspire de la chanson de Bashung Osez Joséphine) est un récit sensible, une belle déclaration d’amour filial, qui garde une part de silence.

Et Lucile, qui apparaît si fragile, si déterminée aussi, est infiniment émouvante.

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♥ Delphine de Vigan, Rien ne s’oppose à la nuit, Ed. JC Lattès, 2011, 436 pages, 20 €.

Du même auteur : D’après une histoire vraie.

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6 responses to “[autofiction] « Rien ne s’oppose à la nuit » Delphine de Vigan”

  1. 22anjelica says :

    un jour il sortira de ma PAL, pour l’instant pas prête …

  2. yueyin says :

    Du coup tu vas pouvoir lire le nouveau en toute connaissance de causes 🙂

  3. yueyin says :

    Alors finalement tu as préféré celui-ci 🙂

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