[roman] « La servante et le catcheur » Horacio Castellanos Moya

– Ici, on porte tous la mort sur la tronche. (p. 16)

San Salvador, fin des années 1970. La guerre civile fait rage et les fusillades, les disparitions et la torture sont quotidiennes. Le catcheur, c’est « le Viking », surnom qu’on lui donne en souvenir de son passé de star du ring. Il s’est depuis recyclé en flic et tortionnaire, dans les troupes de la police politique. Il participe aux rafles des opposants et, consciencieusement, exécute son travail « d’attendrisseur » : il tabasse avec application les insurgés avant qu’ils ne soient confiés aux interrogatoires puis aux découpeurs. Même vieillissant et moribond, pourrissant littéralement de l’intérieur, le bonhomme reste un coriace, fier du travail accompli. La servante, c’est Maria Elena, une femme silencieuse mais observatrice, intelligente, et obstinée. Très attachée aux Aragon, la riche famille communiste qui l’emploie, elle mène l’enquête pour savoir ce qu’est devenu le couple de jeunes gens de la famille, disparus à leur retour d’URSS, enlevés, séquestrés. C’est cette enquête qui la conduit à demander un service au « Viking », qui fut jadis amoureux d’elle…

Le roman entremêle les voix et les points de vues : ceux du Viking, ceux de Maria Elena, mais aussi ceux de Belka, la fille de Maria Elena, infirmière qui attend une promotion au sein de l’hôpital militaire, et ceux de Joselito, étudiant (et dissident ?) et petit-fils de Maria Elena. Tous ces personnages, et bien d’autres encore (les Aragon ; la grosse Rita, patronne d’un troquet devenu le QG des policiers ; le Chicharrón et Altamirano, collègues de Viking ; le mystérieux Chato, le révolutionnaire) vont se croiser, parfois sans se reconnaitre, comme dans une macabre pièce de boulevard où les quiproquos et coïncidences s’avèrent tragiques.

Le roman dépeint ainsi le quotidien de gens tout à fait ordinaires devant se débrouiller face à une réalité absurde et brutale. Des gens qui tentent simplement de survivre dans un pays devenu fou où chacun suspecte chacun d’être un subversif, un délateur, un infiltré, un traître, un tortionnaire… Alors, chacun baisse la tête, ferme les yeux, se tait, et vit dans la terreur. On ne va nulle part sans la trouille au ventre : les bus sont attaqués par les guérillas ; dans les hôpitaux, on arrête les suspects sur la table d’opération ; et, partout, universités, églises, beaux quartiers comme tripots sordides, la même odeur de cadavre.

Le talent de Horacio Castellanos Moya est de rendre palpable cette atmosphère oppressante, claustrophobe et mortifère. Avec précision, Horacio Castellanos Moya décrit les mécanismes d’une terreur qui gangrène tout et tous. Et puis, il y a ces dialogues ignobles entre Viking et ses collègues dans lesquels ils parlent froidement, crûment, et en plaisantant, de leur « travail » quotidien : rafles, tortures, viols… Aucun de ces crimes n’est édulcoré. Pour autant, Horacio Castellanos Moya n’occulte pas non plus les ambivalences du bourreau, ni son humanité. Et cela laisse une profonde impression de malaise.

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♥ ♥ Horacio Castellanos Moya, La servante et le catcheur (La Sirvienta y el Luchador), traduit de l’espagnol (Salvador) par René Solis, éditions Métailié, bibliothèque Hispano-américaine, 2013 (2011), 235 pages, 18 €.

Du même auteur : Déraison.

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