[roman] « Et que le vaste monde poursuive sa course folle » Colum McCann

Et que le vaste monde poursuive sa course folle - Colum McCann

New York, 1974, quand s’élevaient encore les deux tours du World Trade Center : sur un fil, un type marche entre les tours jumelles. Debout dans les nuages, il danse au-dessus du vide…

Ceux qui le virent se turent. […] Un silence terrible, superbe, à l’écoute de lui-même. Certains pensèrent à une illusion d’optique, une ombre mal placée, un effet d’atmosphère. D’autres prirent ça pour la blague éculée du type qui se plante sur l’asphalte, le doigt pointé, et on s’attroupe autour, les têtes se renversent, hochent, confirment, mais les yeux sont levés pour rien, et on attend comme on attend la chute d’un gag de Lenny Bruce. Seulement, plus ils regardaient, plus c’était clair. À l’extrême limite du toit, la silhouette se détachait sur la grisaille du matin. Sans doute un laveur de vitres. Un ouvrier du bâtiment. Ou un suicidaire. […] Un corps naviguait dans les airs. Il s’était mis en marche. Quelques-uns se signèrent. Les yeux fermés, en l’attente d’un bruit sourd. Agitée par le vent, la figurine dansait, sursautait, sautillait. (p. 11-15)

Autour de cette scène, de cette silhouette vers qui tous les regards se lèvent, Colum McCann fait surgir une galerie de personnages et construit un habile roman pluriel. On y croise deux frères irlandais, Ciaran et Corrigan, émigrés à New York. L’un des deux, Corrigan, est prêtre et cherche Dieu au milieu des putes et des marginaux du Bronx (l’occasion pour l’auteur de nous livrer une hallucinante description du quartier du Bronx). L’autre, Ciaran, est incapable de comprendre vraiment les aspirations de ce frère qu’il adore. On croise aussi Tillie, une prostituée épuisée qui, sous ses airs bravaches, crie son désespoir de n’avoir pas su protéger sa fille et ses petits-enfants ; la belle Adelita, dont Corrigan s’éprend et repousse le désir, au nom de sa foi ; un gamin taggeur dans le métro new-yorkais rêvant de devenir photographe ; un couple d’artistes d’avant-garde hippie et stone… Enfin, il y a toutes ces femmes (Claire, la bourgeoise chic de Manhattan ; Gloria, la mère au foyer du Bronx adepte d’opéras…) dont les fils sont morts au Vietnam…

Qu’est-ce qui relie toutes ces vies ? Qu’est-ce qui les réunies ? De prime abord rien bien sûr, si ce n’est cette vision partagée d’une silhouette floue dansant dans les airs, et le talent de Colum McCann qui mêle les destins en une ronde effrénée et nous plonge dans une profusion de scènes et de personnages : prostituées, curé, infirmière, gamins, mères au foyer du Bronx ou de l’Upper East Side… défilent des personnages souvent meurtris, blessés, déboussolés au bord du gouffre et de la chute, dont les destins se croisent, mais qui ne se « rencontrent » pas. Car tous, finalement, n’ont qu’une chose en commun : la solitude.

L’écriture simple et dénudée, un peu froide, malmène les personnages, les blesse, les réunit, les sépare… mais nous laisse « extérieurs » à toutes ces vies engluées par l’ennui, la misère et la pesanteur des choses. Le livre refermé, face à l’injustice des destinés et la violence du quotidien, reste un sentiment persistant de mélancolie… et d’impuissance.

______________________________

⭐ Colum McCann, Et que le vaste monde poursuive sa course folle (Let The Great World Spin), traduit de l’anglais (Irlande) par Jean-Luc Piningre, éditions Belfond, 2009, 435 pages, 22 €.

Publicités

4 commentaires sur “[roman] « Et que le vaste monde poursuive sa course folle » Colum McCann

Ajouter un commentaire

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :