[roman] « Boussole » Mathias Énard

[…] essayons de respirer profondément, de laisser glisser les pensées dans un immense blanc, paupières closes, mains sur le ventre, singeons la mort avant qu’elle ne vienne. (p. 47)

23h10. Sous le choc d’un diagnostic médical alarmant, Franz Ritter, musicologue et orientaliste viennois, n’arrive pas à dormir. Pour occuper son insomnie et tenir la peur à distance, il fuit dans l’opium et dans les souvenirs d’une vie d’étude, de voyages et d’amours tristes : dans un état quasi hypnotique, il ressasse ses obsessions, toutes liées à la musique, à l’Orient et à l’évanescente Sarah.

Ainsi, tout au long de cette longue nuit d’insomnie, au milieu de considérations purement triviales qui naissent tandis qu’il cherche le sommeil (les aboiements incessants du chien du voisin, sa vessie douloureuse), les idées de Franz se bousculent : Il divague, digresse, mêle réminiscences, fantasmes et réflexions, alterne nostalgie et mélancolie… Il entremêle des anecdotes de sa vie d’universitaire ou des souvenirs de lectures à de sinistres échos contemporains de la Syrie sous la menace de Daech ou des connaissances très précises sur Liszt ou Hammer-Purgstall… Il voyage (Vienne, Paris, Istanbul, Palmyre, Alep, Damas, Téhéran…), croise Heine, Liszt, Balzac, Bizet, Wagner, Flaubert, Kafka… personnages réels ou imaginaires, écrivains, poètes, musiciens, chercheurs, explorateurs… Et puis il évoque, aussi, en leitmotiv, les souvenirs entêtant liés à l’insaisissable Sarah, véritable héroïne du roman, femme érudite, aventurière et libre, éternellement ailleurs. Franz a toujours rêvé de la séduire sans jamais vraiment y parvenir, la perdant aussitôt conquise…

Un des objectifs du livre, a expliqué Mathias Énard, est de lutter contre l’image simpliste et fantasmée d’un Orient musulman et ennemi, de réhabiliter l’Orient face aux clichés de l’Occident en montrant tout ce qu’il nous a apporté. Véritable déclaration d’amour à l’Orient, rêverie savante, mélancolique et fiévreuse, Boussole est un roman foisonnant, dans les sinuosités duquel le lecteur se perd souvent. À mi-chemin entre le roman et l’essai, c’est un livre ambitieux, trop peut-être. Gonflé de références, c’est un texte plein de méandres qui enchâsse les récits et brasse les lieux, les époques, les personnages et les langues. C’est un récit passionné, et passionnant quand il raconte (une nuit chaste près de Sarah dans le désert ; le long récit, dans un jardin de Téhéran, d’un vieux professeur honteux) mais épuisant quand il énumère (sur la seule demi-page 122, en 25 lignes, Mathias Énard associe le nom de David, à ceux de Béla Bartók, Francisco Salvador Daniel, Félicien David, Rimski-Korsakov, Borodine, Gustave Courbet, Jules Vallès, Massenet et Delibes). C’est un livre fleuve, dense, sinueux, érudit et exigeant. Non que le style, sophistiqué, soit difficile, mais l’accumulation de références le rend parfois pesant. Et l’ampleur des thèmes qu’embrasse Mathias Énard dans ce récit, la somme proprement colossale de connaissances et références qu’il y déploie, grisent, étourdissent et assomment à la fois : à force de détails, le lecteur ne retient rien, laissé à l’écart d’un exposé trop électif.

J’aurais aimé aimer, mais j’ai eu du mal à en venir à bout.

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logo-goncourt♥ Mathias Énard, Boussole, éditions Actes Sud, 2015, 377 pages, 21,80 €.

Du même auteur : Rue des voleurs.

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11 responses to “[roman] « Boussole » Mathias Énard”

  1. keisha41 says :

    Mon seul de l’auteur, j’ai plutôt aimé! Mais le thème m’intéressait d’avance.

    • BlueGrey says :

      Le fond est super intéressant, mais trop dense et abondant : je m’y suis perdue…

    • Daniel Bernigaud says :

      Pourquoi ce sentiment d’indigestion à la « lecture » (je l’ai écouté – 18h en CD) de « Boussole ». Ce roman n’en est pas un, c’est une sorte de thèse romancée. On sort de là gavé littéralement. C’est dommage pour les magnifiques descriptions du désert syrien ou de la vie en Iran avant et après la révolution qui se perdent dans un fatras de références sur l’orientalisme et les orientalistes. Cela donne une impression de pédanterie. Pour ceux qui l’on entendue comme moi, la voix de l’auteur ressemble à une porte qui n’en finit pas de grincer, c’est pénible. Un pensum que j’ai voulu, tant pis pour moi, connaître jusqu’à la dernière phrase.

  2. alexmotamots says :

    J’ai peu me laisser porter par la musique de l’auteur, sans forcément chercher toutes les références.

  3. Brize says :

    Tu confirmes mon a priori (étayé déjà par d’autres critiques allant dans ton sens).

  4. Sido says :

    N’empêche: quel beau titre !

  5. livres443 says :

    Je suis hésitante sur ce livre. A voir , pourquoi pas.

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