[roman] « Marx et la poupée » Maryam Madjidi

Un homme est assis, seul, dans une cellule.
Il tient dans une main une pierre, dans l’autre une aiguille à coudre.
Il creuse la pierre avec la pointe de l’aiguille.

Chaque jour, il taille, il sculpte ce nom dans la pierre. Ça lui évite de perdre la raison dans sa prison.
Ce nom, c’est Maryam. Elle vient de naître et pour tenter de combler son absence auprès d’elle, il lui fabrique un cadeau qu’il espère lui donner un jour. […]
Une manière de dire qu’il pense à elle, à ce bébé qui n’a que quelques jours et la vie devant soi. (p. 11)

C’est l’histoire d’une petite fille qui a grandi déchirée entre deux mondes, deux cultures : l’Iran où elle est née en 1980, aux premières heures de la république islamique menée par l’ayatollah Khomeini, et la France où ses parents, militants communistes et opposants au régime, ont fui en 1986. C’est l’histoire d’une enfant dont le berceau s’appelle exil…

Maryam Madjidi évoque son expérience personnelle : elle raconte les souvenirs heureux de l’Iran (la grand-mère chaleureuse, le sirop de griotte et les plats qui mijotent, la chaleur torride des été de Téhéran et la neige qui tombait sur les montagnes de l’Alborz, les jeux d’enfants, en compagnie des cousins et cousines, des voisins et voisines…) malgré l’angoisse des adultes d’être arrêtés, interrogés, torturés…

Nos jeux d’enfants, le soir, jusqu’à une heure tardive dans le jardin, avec mes cousins et cousines, avec mes voisins et voisines, et ce malgré la menace des bombardiers et des sirènes retentissantes. La vie continuait, toujours, quoi qu’il arrive. On montrait du doigt les bombardiers qui allaient se perdre à la frontière irakienne. (p. 163)

Puis, la déchirure de l’exil ; l’hébétude face à une ville, une culture et une langue inconnue ; le poids des origines (fardeau ou richesse ?) ; le rapport à la langue natale ; et le sentiment de devenir étranger à tout et tous, jusqu’à soi-même… jusqu’à trouver sa place, se construire dans une double culture ou s’inventer une voie (voix) nouvelle et personnelle.

Maryam Madjidi construit un roman-mosaïque (mais roman n’est pas tout à fait le bon terme… récit ? témoignage ?) dans lequel elle fait s’entrechoquer les voix, les époques, les scènes vécues et imaginaires, en de brefs fragments qui s’enchainent à la va-vite. Pour transfigurer le réel, elle puise au théâtre, au conte et à la poésie… Son récit oscille entre France et Iran, temps présents et temps passés ; l’écriture, alerte et inventive, virevolte entre fraîcheur, humour, exotisme, nostalgie, tragédie… La narration bondit de la première à la troisième personne, du « je » à « une petite fille »… Le lecteur ainsi bringuebalé est à la fois égaré et saisi, totalement conquis ! Car la grande force de Maryam Madjidi est de ne jamais s’appesantir, ni s’apitoyer, mais de toujours teinter son récit de fantaisie. Et la construction chaotique de son récit illustre à merveille la construction chaotique d’une identité d’exilée.

Quant au titre, insolite et énigmatique, il fait référence aux livres interdits et aux jouets (et au-delà à tout ce) que ses parents et elle ont dû abandonner (enterrés au pied d’un arbre, dans le jardin) en quittant l’Iran…

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⭐⭐ Maryam Madjidi, Marx et la poupée, éditions Le Nouvel Attila, 2017, 201 pages, 18 €.

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8 commentaires sur “[roman] « Marx et la poupée » Maryam Madjidi

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    1. C’est un très joli livre, mais tu en apprendras peu sur l’Iran avec lui : l’auteure parle de son expérience personnelle, et comme elle n’avait que six ans quand elle a quitté l’Iran, il ne lui reste de son pays d’origine que des souvenirs parcellaires, des impressions…

  1. j’avais lu les premières pages … Et je l’ai reposé sur la pile … Quelque d’apprêté dans le style … à lire les extraits ici, je retrouve cette même réticence.

    1. J’ai eu cette réticence aussi au tout début, sur les premières pages… Puis j’ai été emportée ! Je trouve que le style « s’allège » au fil des pages.

  2. Je crois n’avoir lu aucun avis négatif sur ce roman et pourtant, je le fuis… je crois que de savoir que le début de la narration est portée par un fœtus me retient..

    1. Alors je peux te rassurer : ce n’est le cas que dans très peu de pages, les toutes premières (pour lesquelles, comme aleslire le dit, j’ai trouvé le style un peu « apprêté »), puis la narration et le style changent, et j’ai été conquise !

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