[roman] « Vilnius poker » Ričardas Gavelis

Vilnius, années 1970. Après l’annexion polonaise et l’horreur nazie, la capitale lituanienne, exsangue, est sous occupation soviétique. Vytautas Vargalys, quinquagénaire au sexe démesuré (cela a son importance), employé de bibliothèque, ancien résistant rescapé du goulag traumatisé par les tortures qu’il y a subies, erre, au bord de la folie… Car il le sait, « Ils » sont partout, « Ils » l’observent, « Ils » le suivent… Et « Ils » vampirisent, un à un, les membres de l’humanité en un complot visant à la suprématie ! Tous les habitants de Vilnius sont suspects, l’entourage de Vytautas compris, lui-même, peut-être… Mais qui sont-« Ils » ? Zombies ? Extraterrestres ? Automates ? Trans-humains ? … Ils sont les « kanuk’ai » ! Et si Vytautas ne peut pas « les » identifier avec certitude, il ne peut pas « les » ignorer non plus.w/p>

« (…) Ils sont partout, dans tous les pays, dans tous les régimes. Ils ont toujours existé, Ils ont même régné quelquefois (…) Ils n’ont pas le pouvoir de générer des catastrophes naturelles : par contre Ils peuvent anéantir ce qui nous est le plus cher, notre âme. C’est pourquoi Ils pénètrent le cerveau de chacun d’entre nous. Lorsqu’Ils ont réussi, Ils se retirent, sans qu’aucun péril les menace. Il ne leur reste alors plus qu’à attendre : les êtres kanuk’és se chargeront eux-mêmes de leur autodestruction ».

En un monologue délirant et paranoïaque, Vytautas déverse, sur plus de la moitié du roman, ses obsessions et sa traque des kanuk’ai. Dans son récit totalement halluciné on croise son meilleur ami Gédiminas, génie mathématicien et jazzman génial ; leur grand amour commun, une bombe sexuelle énigmatique ; les considérations d’un chien philosophe ; Lolita, la sensuelle et affriolante nymphette ; Martynas, le collectionneur d’anecdotes ; Stéfania, la fille du pays… le tout entremêlé de flash-back concernant son ex-femme Irena, ses souvenirs de déportation, et des scènes de torture, de sexe et d’enfance. Vytautas rabâche, ressasse, divague… hanté par un passé détruit, un présent chancelant, un avenir inaccessible. Vytautas est à la fois terrifié et terrifiant, car on perçoit en lui une violence difficilement contenue, et on en vient à se méfier de lui. Vytautas, victime ou bourreau ? Peut-être les deux…

Et puis, arrivé au trois quart du récit, quand on s’est familiarisé à la logorrhée confuse de Vytautas, quand on pense enfin démêler le vrai du faux dans ses incohérences et ses délires névrotiques, trois nouvelles voix se font entendre : celle de Martynas, celle de Stefania et celle de Gédiminas. Trois témoignages discordants et contradictoires qui proposent de nouvelles versions des mêmes événements et vont remettre en cause toutes nos certitudes (mais en avions-nous vraiment ?).

Narrations et chronologies divergentes se télescopent en un chaos apparent, en un récit fractal qui bouscule le lecteur (et l’égare aussi, souvent). Vilnius poker est une fresque complexe, hallucinée et excessive, à l’écriture énergique d’une rare densité. C’est tour à tour poétique, érotique, philosophique, métaphysique et politique. C’est dense et ardu, mais aussi burlesque, mélancolique, violent, tragique, désespérant, délirant, hallucinant, outrancier, ébouriffant, et totalement déconcertant ! Le lecteur en ressort totalement sonné !

Vilnius poker est un livre exigeant qui, outre une critique virulente du totalitarisme, est aussi, et avant tout, une violente ode à la liberté.

______________________________

⭐⭐ Ričardas Gavelis, Vilnius poker (Vilniaus pokeris), traduit du lituanien par Margarita Le Borgne, éditions Monsieur Toussaint Louverture, 2014 (1989), 540 pages, 24 €.

logo challenge tour du mondeDestination Lituanie

Publicités

9 commentaires sur “[roman] « Vilnius poker » Ričardas Gavelis

Ajouter un commentaire

  1. Comme Goran, j’ai adoré, malgré le côté ardu, sur lequel je te rejoins. Mais il occupe une bonne place dans mon TOP 100. Une telle puissance d’écriture, c’est rare.. cette lecture m’a fait penser à celle de L’obscène oiseau de la nuit de Donoso, et de Jérôme de Martinet. Et je suis ravie de lire un article sur ce titre rare sur les blogs…

    1. C’est un livre puissant oui ! Je l’ai fini il y a déjà plusieurs mois (j’ai eu du mal à rédiger ma chronique) et il m’habite encore !
      Je note « L’obscène oiseau de la nuit »…

    1. Oui, il est difficile d’accès, et j’ai mis un long temps pour le lire, mais je suis très heureuse d’avoir persévéré et d’être allée au bout.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :