[roman] « Une saison blanche et sèche » André Brink

Ce récit se situe en Afrique du Sud à l’époque de l’apartheid. Ben Du Toit est un Afrikaner de Johannesburg, professeur d’histoire à la vie bien réglée : famille, travail, église. Jusqu’au jour où Gordon, le jardinier noir de l’école, ami de Ben, est arrêté. Gordon avait entrepris une enquête pour découvrir les conditions de la mort en prison de son fils arrêté au cours d’une manifestation contre la politique ségrégationniste d’apartheid. Quand Gordon meurt en détention, « suicidé » selon le rapport officiel, Ben décide de mener, à son tour, sa propre enquête. Minutieusement, il rassemble témoignages et indices mais, au fur et à mesure de l’avancée de ses investigations, les intimidations se succèdent, les témoins se désistent et la vie douillette de Ben se désintègre.

Le prix ne devient-il pas trop élevé ? Je ne pense pas à ce que je dois endurer – inquiété, traqué, harcelé jour et nuit, jour après jour. Je pense aux autres. Surtout aux autres. Parce que c’est à cause de moi, en prtie du moins, qu’ils ont à souffrir.
Le balayeur… « disparu ».
Le docteur Hassiem… banni à Pietersburg.
Julius Nqakula… détenu.
L’infirmière… détenue.
Richard Harrison…condamné à un an de prison – même s’il fait appel.
Qui d’autre ? Qui sera le prochain ? Nos noms figurent-ils sur quelque liste secrète, prête à être exécitée, notre temps venu ?
Je voulais « blanchir » le nom de Gordon, comme Emily l’avait dit. Jusque-là, je n’ai fait que plonger d’autres personnes dans un gouffre. Gordon y compris ? (p. 293)

André Brink construit une histoire implacable et haletante dont la puissance tient dans la montée de son intensité narrative, cette lente et inexorable prise de conscience d’un homme ordinaire confronté à une réalité politique sur laquelle il fermait jusque-là les yeux, jusqu’au dénouement tragique. Ce récit est celui d’une double révélation, celle d’un monde contigu jusque-là ignoré et celle d’un homme à lui-même, à la fois rencontre de l’Autre et découverte de Soi. Un homme qui, une fois dessiller, refuse de se taire, et agit pour mettre en accord ses idées et ses actes, quitte à tout perdre, sa position sociale, ses amis, sa famille… jusqu’à sa vie, peut-être. André Brink soulève aussi ainsi la problématique de l’utilité de l’acte individuel : par sa seule action, un homme peut-il tout changer ?

Il n’existe que deux espèces de folies contre lesquelles on doit se protéger, Ben. L’une est la croyance selon laquelle nous pouvons tout faire. L’autre est celle selon laquelle nous ne pouvons rien faire.

Tout ce que l’on peut espérer, tout ce que je puis espérer, n’équivaut peut-être à rien d’autre que ça : écrire, raconter ce que je sais. Pour qu’il ne soit plus possible de dire encore une fois : Je ne savais pas. (p. 382)

L’habilité du romancier se révèle aussi dans une présentation subtile de la société sud-africaine et sa complexité, loin d’une opposition blancs-noirs simplistes : chaque communauté a ses propres divisions et contradictions, chaque « côté » à ses honnêtes hommes et ses bourreaux. En reliant deux mondes, celui où il vit et celui que, par désir de connaissance et de justice, il explore, Ben fait face à un double échec : considéré comme « traître » à sa communauté, il est aussi rejeté par les « noirs » qui se méfient de ce défenseur trop pâle qui porte le poids des crimes commis par ceux de sa race.

Ce roman est un manifeste : André Brink y expose l’absurdité et l’injustice des lois raciales, les abus de pouvoirs et les horreurs qu’elles autorisent et ce qu’il en coûte à ceux qui s’engagent à lutter contre elles. Aux scènes de violence et de torture, André Brink oppose en contraste la beauté naturelle de l’Afrique du Sud : immensités des espaces, karoo, veld, terre rouge, animaux sauvages… Ce roman est ainsi, aussi, une très belle déclaration d’amour d’André Brink à son pays, déclaration qu’il faut savoir lire entre les lignes de sa colère.

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⭐⭐⭐ André Brink, Une saison blanche et sèche (A dry white saison), éditions Le Livre de Poche, 1980 (1979), 429 pages.

8 commentaires sur “[roman] « Une saison blanche et sèche » André Brink

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  1. Je ne sais plus si j’ai lu des romans sur l’afrique du sud. Mais je note celui-là car des articles du monde parle des fractures mal réglés de ce pays… Le problème est encore d’actualité.

    1. Hélas oui, l’apartheid a officiellement était aboli mais les problématiques raciales perdurent en Afrique du Sud…
      D’André Brink j’ai aussi lu et adoré « Au plus noir de la nuit ».

    1. De mon côté c’est « Plus noir que la nuit » que j’ai préféré encore à « Une saison blanche et sèche », je te le conseille. Et comme je n’ai pas lu « Un turbulent silence », je note !

    1. Ma prof de lycée nous l’avait fait lire, c’est donc une relecture. Mais, 20 ans après et malgré la fin de l’apartheid, les questions raciales en Afrique du Sud sont encore problématiques, hélas.

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