[mini-chronique : nouvelles] « Le contraire de un » Erri de Luca

Ce recueil rassemble 20 courtes nouvelles grandement autobiographiques d’Erri De Luca. Il y évoque sa passion pour l’alpinisme ainsi que ses souvenirs de lutte dans les rangs de l’extrême gauche italienne, dans les années 1960-1970. Il y saisit surtout des rencontres éphémères, des fraternités de passage, des amours précaires, des rapprochements réels ou illusoires… des instants fugaces où s’interrompt la solitude des hommes. La langue est précise et rigoureuse, sans superflue, mais très évocatrice et sensible : « Deux n’est pas le double mais le contraire de un, de sa solitude ».

Pasolini l’appelait excédentaire, cette génération, un surplus dû à la découverte des antibiotiques, n’ayant subi aucune sélection et foisonnée par l’excès de mariage de l’après-guerre. Ce n’était pas grand-chose comme explication, mais lui du moins se posait la question : d’où étions-nous sortis, nous autres étrangers, différents de tout ? Je ne savait que répondre, je faisais partie de ces sortis et il me manquait la distance d’un point d’observation. Par esprit de contradiction, je me forgeais une pensée différente de la sienne et de la providence de la pénicilline. Notre génération était la première d’Europe qui, à dix-huit ans, n’était pas prise par la peau du cou et envoyée à la guerre contre une autre jeunesse déclarée ennemie. (p. 31)

Arrivait l’année mille neuf cent soixante-neuf, plus dure et plus longue que l’année d’avant-goût soixante-huit. […] Nous étions nombreux à apprendre la peur artificielle des lacrymogènes, les bagarres des charges, les coups et le drôle de transport dans les cages à poules, les fourgons cellulaires. Qui étais-je, que pouvais-je dire de moi : rien. Je n’étais de rien et d’aucun lieu. J’étais un parmi tant, qui parfois n’étaient pas bien nombreux à compter dans une cour de commissariat, au milieu des représailles endurcies d’hommes en uniforme. J’étais un, même mois qu’un. Pourtant j’aimais. J’aimais la fille aux cheveux plats, prise de profil sur une photographie de printemps aux forums romains, une de nos promenades. J’aimais le fille qui m’avait accueilli dans ses larges épaules, comme le fait une tempête avec un bateau. (p. 50-51)

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⭐ Erri de Luca, Le contraire de un (Il contrario di uno), traduit de l’italien par Danièle Valin, éditions Gallimard, 2004 (2003 et 1993), 136 pages, 14,50 €

Du même auteur : Le tort du soldat.

8 commentaires sur “[mini-chronique : nouvelles] « Le contraire de un » Erri de Luca

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  1. C’est un auteur dont j’ai aimé le seul titre que j’ai lu, il y a longtemps, mais je ne sais pas pourquoi, je n’ai jamais été vraiment tentée de renouveler…

    1. D’Erri De Luca, j’ai aussi lu « Le tort du soldat », un (très) court roman que j’ai préféré, je l’ai trouvé plus fort et percutant.

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