[mini-chronique : roman noir] « Le Poids du monde » David Joy

Là-bas à Little Canada, en Caroline du Nord, le rêve américain s’est cassé la gueule : pas de boulot, des existences plombées entre menus larcins et défonces sporadiques, pas d’avenir. A 18 ans, Thad a cru s’en tirer en allant combattre en Afghanistan ; il en est revenu disloqué, le dos et l’esprit en vrac. Seules la came et la picole lui permettent d’échapper à ce qui le hante. Ne lui reste pour seul appui qu’Aiden, son ami d’enfance et de solitude, un orphelin avec qui il a grandi oublié dans un mobile-home déglingué, près de la maison d’April, sa mère indifférente (elle aussi lestée de quelques traumatismes). Des sacs de dope et d’argent volés à un dealer mort et les événements deviennent de plus en plus incontrôlables… Tout cela finira mal, mais ça, on l’avait deviné dès les premières pages. Le Poids du monde est un récit violent, implacable, désespéré, tragique. Au-delà du roman noir, c’est un drame humain brutal, un récit sur la fatalité, qui raconte l’impossibilité de s’échapper : quand aucun avenir meilleur n’est discernable, reste la fuite en avant… et tant pis si cela mène au pire.

Ce qui l’effrayait, c’était ce qu’il savait dans son rêve. Il semblait avoir la certitude incontestable, presque divine, qu’avec le temps il deviendrait comme son père. Que certaines choses étaient transmises qui ne se reflétaient pas dans les miroirs, des traits qui étaient peints à l’intérieur. C’était ça qui le terrifiait. Et toutes les nuits, avant de se réveiller en frissonnant, il entendait les mots du Tout-Puissant, le Seigneur, qui disait : « Au bout du compte, c’est toujours le sang qui parle. » (p. 13)

Aiden regardait le monde, mais son esprit était ailleurs. Il se demandait si un jour Thad redeviendrait comme avant. Il pensait à l’espace qui les séparait, ces soixante centimètres dans la voiture qui étaient en réalité aussi vastes que l’univers. (p. 31)

Il y avait des choses que Thad était incapable d’expliquer, comme le fait qu’il voulait retourner à l’endroit qui l’avait détruit parce que la guerre avait plus de sens qu’être chez lui, ou le fait qu’il se sentait si confus et effrayé que mourir semblait plus facile que vivre. Mais les hommes ne parlaient pas de ça. Les conversations entre hommes avaient toujours été des rivières boueuses, la surface projetant un reflet ondoyant de ce qu’il y avait en dessous, mais le fond demeurant une chose mystérieuse qui serait à jamais cachée. (p. 42)

Il songea à toutes les fois dans sa vie où il s’était réveillé en entendant cet oiseau, et au fait qu’il n’y avait vraiment réfléchi jusqu’alors. Il n’en avait jamais entendu lorsqu’il était en opération. Là-bas, ils avaient leurs propres oiseaux avec leurs propres cris. C’était le son de l’endroit où il avait grandi, un son qu’il avait entendu toute sa vie. Et il suffisait d’une chose aussi simple pour que le monde redevienne concret. (p. 241)

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⭐⭐ David Joy, Le Poids du monde (The Weight of This World), traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Fabrice Pointeau, éditions Sonatine, 2018 (2017), 309 pages, 21 €.

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