[autobiographie-enquête] « L’Empreinte » Alexandria Marzano-Lesnevich

En 2003, Alexandria Marzano-Lesnevich, 25 ans, étudiante en droit, effectue un stage dans un cabinet d’avocats de La Nouvelle-Orléans spécialisé dans la défense de détenus promis à la peine capitale. Elle visionne alors une vidéo datant d’une dizaine d’années dans laquelle un homme, Rick Langley, avoue le meurtre d’un petit garçon de 6 ans, Jeremy Guillory. Fille d’avocats, farouche opposante depuis son adolescence à la peine capitale, la jeune femme sent pourtant monter en elle, ce jour-là, face aux aveux de l’assassin, cette pensée effarante : elle veut qu’il meure.

« Je suis venue ici pour aider à sauver l’homme à l’écran. Je suis venue pour contribuer à sauver des hommes tels que lui. Je suis venue parce que mes idéaux et mon identité existent indépendamment de ce qui s’est produit dans le passé. Il le faut. Sinon, que me réserve la vie ?
Mais je regarde l’homme à l’écran, […] , et je sais. Malgré la formation que j’ai suivie, malgré le but que je poursuivais en venant travailler ici, malgré mes convictions.
Je veux que Ricky meure. » (p. 283)

C’est cet événement, qui fait écho à son histoire personnelle, à un traumatisme intime, qui va la pousser à enquêter sur cette affaire : elle veut comprendre (et combattre) cette pulsion de haine.

D’un chapitre à l’autre, le récit passe donc du récit personnel à l’enquête, des faits à la fiction, de la famille de l’auteure à celle de Ricky à celle de Jeremy, de souvenirs personnels à des articles de presse concernant l’affaire ou aux actes des trois procès de Ricky… Alexandria Marzano-Lesnevich remonte le temps, sonde les silences de sa propre famille, d’apparence lisse, ordinaire et heureuse, en fait percluse de drames ; elle dissèque le passé de Ricky, ce pédophile avéré qui avait demandé à ne pas sortir de prison quelques années avant le meurtre de Jeremy, de crainte de récidiver ; elle retrace aussi la courte vie de Jeremy et de sa mère, cette femme qui, au second procès de Ricky (initialement condamné à mort), demanda au jury de laisser la vie sauve au meurtrier de son garçon (« Même si j’entends le cri de mon enfant au moment de sa mort, j’entends également l’appel au secours de Ricky Langley ») ; elle questionne de multiples témoins, des coupables, des victimes, et tous les autres, les voisins aveugles, les complices malgré eux, les spectateurs désabusés… Elle raconte aussi ce qu’elle ne trouve pas dans les dossiers : les émotions, les souvenirs, la complexité des êtres. Son obsession : construire un récit pour trouver un sens à ces vies qui, par la psychose, le deuil, l’accident ou le crime, ont déraillé ; pour tenter de comprendre, à défaut de pouvoir pardonner.

Le récit fait ainsi surgir peu à peu une multitude de thèmes : il parle d’écriture et de la relation entre fiction et réalité ; de secret (et du poids du silence) ; de la famille et de l’appartenance ; des notions de justice, vengeance, vérité, responsabilité ; de la peine de mort ; d’empathie et de la possibilité (ou de l’impossibilité) du pardon.

L’écriture est claire et précise, d’une grande force narrative ; et la construction pourtant complexe du récit (la temporalité éclatée ; le mélange entre introspection, documentaire, essai et fiction) est d’une précision remarquable. Alexandria Marzano-Lesnevich transcende son propre cas d’enfant meurtri pour proposer un récit profondément humain qui met en exergue toute la complexité et l’ambiguïté de l’être humain, de ses actes les plus vils et à ses élans les plus nobles. On ressort de ce livre, très dérangeant par moment, totalement secoué.

« […] il s’agit d’un livre sur ce qui s’est produit, oui, mais aussi d’un livre sur ce que nous faisons de ce qui s’est produit. Il parle d’un meurtre, il parle de ma famille, il parle d’autres familles dont les vies ont été bouleversées par le meurtre. Mais plus que ça, bien plus que ça, il s’agit d’un livre sur la façon dont nous comprenons nos vies, le passé, sur la façon dont nous nous comprenons les uns les autres. Pour y parvenir, nous créons tous des histoires. » (p. 10)

« La façon dont vous jugez tient à la façon dont vous racontez l’histoire. »

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⭐⭐⭐ Alexandria Marzano-Lesnevich, L’Empreinte (The Fact of a Body, a Murder and a Memoir), traduit de l’anglais (États-Unis) par Héloïse Esquié, Sonatine Éditions, 2019 (2017), 480 pages, 22 €.

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