[roman] « À la ligne – Feuillets d’usine » Joseph Ponthus

Voici un livre qui surprend, déroute, secoue et séduit ! Un récit fait d’une prose sans retenue, sans ponctuation, traversé de vers libres et de références littéraires, et porté par un souffle précipité, un rythme cadencé comme une machine qui s’emballe, une scansion effrénée. La langue est simple et directe, sans emphase, brute et tendre, prosaïque et poétique ; l’écriture est tour à tour distanciée, coléreuse, drôle, fraternelle… sans misérabilisme. Tantôt avec gravité, tantôt avec dérision, Joseph Ponthus conte la vie ouvrière, à hauteur d’homme.

J’écris comme je travaille
À la chaîne
À la ligne (p.15)

À la ligne est un texte singulier, à la fois un journal intime, un poème viscéral, une déclaration d’amour, un reportage sur la condition ouvrière dans la France d’aujourd’hui et même un manuel de résistance. En courts chapitres, en brefs éclats, Joseph Ponthus y raconte le quotidien du travail à l’usine. Éducateur spécialisé en région parisienne, il a suivi en Bretagne celle qui va devenir son épouse mais n’y a pas trouvé d’emploi dans son domaine. Il enchaîne alors les missions d’intérim dans une conserverie de poissons puis à l’abattoir ; il devient trieur de crevettes, dépoteur de chimères, égoutteur de tofu, découpeur de porcs, nettoyeur d’abattoir, opérateur de béchamel… Précarité, horaires variables, cadences infernales, asservissement des corps et des esprits. Pour tenir, il convoque le Comte de Monte-Cristo d’Alexandre Dumas, les poèmes qu’écrivait Apollinaire dans les tranchées pendant la première guerre mondial et ceux d’Aragon, les paraboles de Paul Claudel, les chansons de Barbara et Jacques Brel… Il abuse d’ailleurs parfois un peu de ces références littéraires et de quelques jeux de mots bancals (« road tripes »).

L’usine déshumanise mais Joseph Ponthus, soutenu par la littérature et les copains de galère, tient bon, et réussit l’exploit d’écrire la paradoxale beauté de l’usine. Et puis, dans les blancs du texte, à peine suggérés, on trouve aussi la femme aimée, le bonheur dominical, le chien Pok Pok, l’odeur de la mer…

C’est beau, c’est magnétique, c’est percutant.

Nos joies des petits riens
Des bouts d’insignifiance qui prennent sens et beauté dans le grand tout le grand rien de l’usine
Un collègue qui aide juste en devinant ton regard
Un geste qui devient efficace
Une panne de machine de dix minutes et les muscles qui se relâchent
Le week-end qui ne tardera pas
La journée qui se finit enfin
L’attente de l’apéro
Manger à sa faim
Dormir tout son soûl
La paie qui tombe enfin
Avoir bien travaillé
Avoir retrouvé une chanson oubliée qui fera tenir encore deux heures
Avoir retrouvé un couplet
Sourire (p. 194-195)

______________________________

⭐⭐ Joseph Ponthus, À la ligne – Feuillets d’usine, éditions de La Table Ronde, 2019, 266 pages, 18 €.

11 commentaires sur “[roman] « À la ligne – Feuillets d’usine » Joseph Ponthus

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  1. Il est sur ma pile, et j’avoue que j’en retarde la lecture suite à l’avis très négatif de The Austist Reading.. (influençable je suis !) Le mieux est bien sûr de me faire mon propre avis, d’autant que je n’ai lu, à part le sien, que des avis positifs, voire élogieux…

    1. Du coup je viens de lire la chronique de The Austist Reading que je n’avais pas lu. Si je comprends bien son propos, il reproche à l’auteur sa position de « faux » prolétaire parlant au nom d’un prolétariat auquel il n’appartient finalement pas. Or Joseph Ponthus ne parle qu’en son nom, à aucun moment il ne prétend être le « porte-parole » de qui que ce soit. Il partage son expérience, son ressenti. Et deux années à l’usine ce n’est certes pas toute une carrière, mais ce n’est pas non plus négligeable.

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