[roman] « En attendant Eden » Elliot Ackerman

Depuis trois ans, Mary attend Eden, son mari. Tous les jours à son chevet, elle attend un signe, un geste, un indice de conscience. Soldat grièvement blessé en Irak, Eden gît sur son lit d’hôpital, brûlé, mutilé, inconscient, ni vivant ni mort. Mais malgré le silence, malgré l’atonie, malgré les avis médicaux et ceux des proches, Mary ne se résigne pas à le laisser partir. Car il y a Andy, leur fille tant espérée, naît après l’accident, et qui grandit comme elle peut entre un père qui n’en est plus un et une mère absente à elle-même.

C’est le fantôme du meilleur ami d’Eden qui raconte, celui qui se trouvait dans le même convoi lors de l’explosion. De là où il se trouve, lui aussi attend Eden. Et en attentant, il raconte leur amitié, et l’histoire d’amour d’Eden et de Mary.

Je veux que vous compreniez Mary et ce que Mary a fait. Mais j’ignore si vous y parviendrez. Vous devez vous demander si au bout du compte, dans des circonstances similaires, vous feriez le même choix qu’elle, Dieu vous garde. À l’époque où je les rencontrai, elle et Eden, les temps étaient meilleurs. Ils essayaient alors de fonder une famille. Et des mois plus tard, cette nuit-là dans la vallée du Hamrin, j’étais assis à côté d’Eden et j’eus lus de chance que lui lorsque notre Humvee roula sur une mine, nous tuant moi et tous les autres, le laissant, lui, tout juste survivant.
Depuis lors, je continue à traîner dans les parages, je suis seulement de l’autre côté, je vois tout et j’attends. (p. 9)

Mary, Eden et le fantôme de son meilleur ami. Entre ces trois personnages, il y a cette zone grise, cette zone de tourments, faite de silence, d’espoir, de doute et de culpabilité. Il y a les cauchemars hallucinés de l’homme captif d’une enveloppe de chair calcinée, les blattes qui crissent à ses oreilles et se hissent jusqu’à lui, les muscles qui se crispent et paralysent, l’angoisse qui devient panique, le souffle qui manque… Il y a la culpabilité trouble de l’épouse ; et il y a la présence du fantôme, aussi protectrice qu’inquiétante.

Au fil d’une narration concise et dense, Elliot Ackerman nous bouscule, nous questionne, nous émeut. Son style, épuré et direct, cache une rare complexité ; en peu de mots, dans ses silences aussi, Elliot Ackerman raconte, avec force et pudeur, les dilemmes liés à la fin de vie et revisite les thèmes de l’enfermement, de la solitude, de l’engagement, de la loyauté et de la trahison. Son roman est viscéral, puissant, douloureux parfois, mais empreint, toujours, d’humanité. Car En attendant Eden est, aussi, une formidable histoire d’amour.

Elle revint s’asseoir sur le bord du lit, se rapprocha de lui et posa sa main sur l’ourlet de sa couverture, juste en dessous de son col, là où étaient jadis ses poils de torse bouclés. Elle passa une main sous la couverture, près de l’endroit où son doigt avait déjà touché son pansement, mais cette fois-ci elle posa sa paume entière sur la peau nue, sans se soucier des infections. Cela n’avait plus d’importance, il était si proche de la fin. Une dernière fois elle eut envie de savoir ce que cela faisait de le toucher.
Dans le corps d’Eden elle perçut de nombreuses choses différentes. Un sol gelé. L’écorce d’un arbre. Du sable cuit. Une poignée de graviers. Du verre, parfois brisé, parfois intact. Les textures d’Eden formaient une mosaïque variée, piégée dans l’épaisseur de sa peau. (p. 58)

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⭐⭐ Elliot, Ackerman, En attendant Eden (Waiting for Eden), traduit de l’américain par Jacques Mailhos, éditions Gallmeister, 2019 (2018), 153 pages, 20,60 €.

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