[roman] « La main de Joseph Castorp » João Ricardo Pedro

Une chose semblait certaine : le vingt-cinq avril mille neuf cent soixante-quatorze, bien avant sept heures du matin, Celestino attacha sa cartouchière à sa taille, mit son Browning en bandoulière, vérifia son tabac et le papier à cigarettes, oublia sa montre accrochée au clou qui retenait également un calendrier, et sortit. Le ciel commençait à s’éclaircir. Ou peut-être pas. En plus des mouillettes au café au lait, Celestino s’était envoyait sans mal deux gorgées de gnôle. La première, pour les aigreurs d’estomac. La seconde, pour les pensées cafardeuses, car c’était, comme le suggérait toute sa physionomie, un homme enclin aux mélancolies prolongées. (p. 11)

25 avril 1974. Au village, on est plus préoccupé de la disparition de Celestino que des informations imprécises et contradictoires glanées à la radio (une révolution à Lisbonne ? La chute de la dictature ?). Le soir, on retrouve le cadavre de Celestino « le visage criblé de plomb », reconnaissable uniquement à l’œil de verre que le docteur Augusto Mendes lui avait donné quand l’homme était arrivé au village 40 ans auparavant, blessé et mutique.

Qui a tué Celestino ? Et qui était-il ? Son seul ami, le docteur Augusto Mendes, voudrait des réponses. Mais lui-même, brillant membre d’une grande famille de Porto, que fait-il ici, installé dans ce village perdu ? Ces questions ne sont que les toutes premières d’un enchaînement d’énigmes que le roman va élucider… ou laisser planer. Et c’est bien là toute la puissance de ce récit : João Ricardo Pedro dispose tout au long du roman, et avec une grande habileté, les mystères et les indices qui vont tenir le récit en tension. Au final tout ne sera pas résolu, des zones d’ombres persisteront, mais qu’importe ! C’est aussi ce qui fait le charme de cet étrange récit.

Toutefois, l’intérêt du roman ne réside pas seulement dans cette malicieuse mécanique de dissimulation et de révélation, cette composition façon puzzle faite de brefs chapitres (presque des nouvelles) qui se renvoient les uns aux autres dans le désordre chronologique. Le roman brasse aussi l’histoire du Portugal depuis l’accession de Salazar au pouvoir en 1932 jusqu’à ce jour de Révolution des Œillets, et l’accroche à celle de l’Europe au temps des dictatures fascistes. Et, inexorablement imbriquée à la grande Histoire, il y a aussi l’histoire de la famille Mendes, une famille aux destins tordus et aux vies désordonnées… Notamment avec le parcours du plus jeune de la dynastie, Duarte, petit-fils d’Augusto, musicien virtuose qui renonce au piano par haine de son don, jeune homme torturé qui semble porter toutes les névroses de sa famille. Et autour de la famille Mendes bruisse une foule de gens et de mystères : Celestino le borgne venu de nulle part, Policarpo qui court le monde et écrit quarante ans durant, chaque mois d’août, une lettre à son ami le docteur Mendes, une vieille femme unijambiste qui vit recluse dans une chambre d’hôtel de Buenos Aires, un chien écorché, un chat empaillé, un tableau disparu…

La main de Joseph Castorp foisonne de scènes insolites, de personnages fantasques et d’histoires dans l’Histoire ; des histoires tragiques, burlesques, pathétiques ou émouvantes où l’horreur côtoie le comique, où les mystères s’ajoutent aux secrets. João Ricardo Pedro joue sur le rythme pour faire monter la tension : tantôt il accumule les actions, les rebondissements et retournements de situations, tantôt il ralenti à l’extrême son récit dans l’attente exaspérée d’une révélation. C’est fichtrement habile !

La main de Joseph Castorp est définitivement un roman étrange, à la fois simple et complexe, sans qu’on puisse trancher entre fascination et confusion.

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⭐⭐ João Ricardo Pedro, La main de Joseph Castorp (O Teu Rosto Será O Último), traduit du portugais par Elisbeth Monteiro Rodrigues, éditions Point, 2015 (2012), 234 pages, 6,90 €.

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