[récit autobiographique] « L’année de la pensée magique » Joan Didion

30 décembre 2003, un soir comme tous les autres. Joan Didion (journaliste, romancière, essayiste et scénariste américaine) est avec son mari, l’écrivain John Gregory Dunne. Il boit son whisky du soir au salon et soudain s’écroule, victime d’une crise cardiaque.

Dans ce récit magnifique, à la fois distant et intime, Joan Didion raconte la vie d’avant et surtout celle d’après. Ce récit, c’est donc l’histoire de 40 années passées aux côtés d’une même personne, avec qui les liens sont ceux de l’amour, du mariage, mais aussi du travail. Ensemble, ils ont écrit, voyagé, travaillé pour le cinéma. Ensemble, ils ont adopté Quintana (Quintana qui a été hospitalisée en urgence six jours auparavant et est toujours dans le coma, entre la vie et la mort). C’est aussi et avant tout une histoire d’absence, une histoire de deuil. Le récit d’une année pour apprivoiser la douleur…

Pendant une année, Joan Didion essaiera de se résoudre à la mort de son mari tout en s’occupant de leur fille plongée dans le coma. Une année pendant laquelle elle a cru pouvoir faire revenir John par la seule force de sa croyance et de sa volonté. Ainsi, elle autorise l’autopsie de John pour savoir ce qui ne va pas chez lui et peut-être pouvoir le réparer, elle refuse une nécrologie pour ne pas « l’enterrer vivant », elle garde ses souliers dans le placard car « il aurait besoin de chaussures s’il revenait »… C’est l’année de la pensée magique.

« […] à moitié réveillée, je me suis demandée pourquoi j’étais seule dans le lit. Je me sentais oppressée. Comme au lendemain d’une dispute avec John. Nous étions-nous disputés ? A propos de quoi, qu’est-ce qui avait tout déclenché, comment y remédier si je ne m’en souvenais pas ? Et puis je me suis souvenue. Durant plusieurs semaines, c’est ainsi que je me réveillerais. […] Je me rends compte aujourd’hui que mon insistance à passer cette première nuit seule était plus compliquée qu’il n’y paraissait. Un instinct primaire. Bien sûr, je savais que John était mort. […] en un sens, je croyais que ce qui était arrivé pouvait être inversé. C’est pour cela que j’avais besoin d’être seule. […] J’avais besoin d’être seule pour qu’il puisse revenir. Ainsi commença pour moi l’année de la pensée magique. » (p. 43-45)

La force du livre de Joan Didion est dans sa forme, sans le moindre effet mélodramatique, purgée de tout sentimentalisme (aucun apitoiement, aucun appel à la compassion). Sa prose est sobre et incisive, d’autant plus percutante : sous la banalité des mots point une tension terrible et l’horreur des faits. Joan Didion dit, redit, dévie, suit les associations de mots ou d’idées et en revient toujours à ce moment d’abord indicible puis obsessionnel : la mort de John. Elle évoque l’incrédulité, l’incompréhension et la souffrance qui entoure l’événement, si commun et si inconcevable à la fois. Le refus premier, la tentative d’appréhension par l’analyse (elle nourrie sa méditation de références poétiques, littéraires, psychanalytiques, médicales, sociologiques, philosophiques…), le lent cheminement du deuil porté par la lecture et surtout l’écriture. Car l’écriture a toujours été pour elle un moyen d’affronter ses peurs, ses angoisses, de disséquer les choses pour qu’elles soient moins effrayantes ; alors, écrire. Écrire pour survivre. Déplier une à une toutes les couches d’incrédulité, de rage, de douleur qui mène à la compréhension si ce n’est à l’acceptation. Écrire pour donner forme (sinon sens) à l’indicible. Faire œuvre d’écrivain, et nous livrer un récit impressionnant de retenue et d’implacable honnêteté.

Percutant.

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⭐⭐ Joan Didion, L’année de la pensée magique (The year of magical thinking), traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Pierre Demarty, éditions Le Livre de Poche, 2014 (2005), 277 pages, 6,60 €.

4 commentaires sur “[récit autobiographique] « L’année de la pensée magique » Joan Didion

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  1. Lors de mon passage à Paris je l’ai cherché et pas trouvé….. Un livre que je veux découvrir absolument et ta chronique me donne encore plus envie…. Mais je n’ai pas dit mon dernier mot et je pars à sa recherche 🙂

    1. Il est émouvant oui, mais au-delà de l’émotion, il propose aussi une réflexion sur comment appréhender l’absence. C’est un récit très fort.

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