[roman] « Bonjour tristesse » Françoise Sagan

« Sur ce sentiment inconnu dont l’ennui, la douceur m’obsèdent, j’hésite à apposer le nom, le beau nom grave de tristesse. C’est un sentiment si complet, si égoïste que j’en ai presque honte alors que la tristesse m’a toujours paru honorable. Je ne la connaissais pas, elle, mais l’ennui, le regret, plus rarement le remords. Aujourd’hui, quelque chose se replie sur moi comme une soie, énervante et douce, et me sépare des autres. » (p. 11)

Cécile, 17 ans, vient de rater son baccalauréat. Elle passe ses vacances d’été sur la Côte d’Azur en compagnie de son père Raymond, un quadragénaire veuf aussi séduisant que séducteur. La père et la fille partagent une belle complicité et un même objectif : profiter ! Plage, bateau, farniente, soirées, discussions paresseuses et amours légères. Pendant que Raymond badine avec Elsa, sa dernière conquête, une jeune femme futile et mondaine, Cécile s’éprend de Cyril, un jeune étudiant en droit qui lui fait découvrir l’alcool et le sexe. Bref, on s’amuse ! Jusqu’à l’arrivée d’Anne, une ancienne amie de la mère de Cécile, directrice d’une maison de couture ; une femme brillante, volontaire et indépendante. Cécile est tout d’abord fascinée par Anne, mais quand Raymond commence à la regarder avec admiration et désir, Cécile perçoit le danger. Elle qui contrôle (voire manipule) à volonté son père pourrait perdre l’ascendant qu’elle exerce sur lui. D’autant plus qu’Anne est bien décidée à mettre un peu d’ordre autant dans la l’existence de Raymond que dans celle de Cécile. Mais Cécile ne veut absolument pas de la vie bourgeoise et rangée proposée par Anne. Alors, avec l’aide d’Elsa et de Cyril, elle va mettre en œuvre un stratagème pervers pour écarter Anne.

Si Bonjour tristesse fit scandale à sa parution, en 1954 (on parle d’un temps où une femme n’avait pas le droit de détenir son propre compte en banque ni d’exercer une profession sans l’accord de son mari et où la pilule contraceptive n’existait pas encore), c’est parce que, comme le résume Françoise Sagan, « il raconte une jeune fille qui fait l’amour à un garçon sans en être vraiment amoureuse et sans tomber enceinte », ce qui était la punition logique et morale dans les romans de l’époque. Le scandale tient donc à l’apologie de la liberté incarnée par Cécile, à sa logique de vie qui est une logique de plaisir sans contrainte, d’où toute morale est exclue, sans transcendance aucune (« Nous ne croyons pas en Dieu »). Une histoire éminemment moderne pour l’époque, même si elle nous paraît aujourd’hui quelque peu banale.

Pour autant, Bonjour tristesse n’est pas qu’un livre sur la libération ou l’émancipation ; c’est avant tout un roman d’apprentissage. Cécile est une adolescente à la fois rebelle et désabusée, indifférente à la morale et aux valeurs traditionnelles de la bourgeoisie de son époque. Mais, au-delà de sa révolte toute adolescente, elle ne se rend pas encore compte de la portée de ses actes ; c’est ainsi que son immaturité et son caprice d’enfant gâtée conduiront au drame. Ce récit, qui met en exergue l’égocentrisme et la cruauté que peut revêtir l’adolescence, est celui du passage de l’adolescence à l’âge adulte.

Le talent de l’autrice est là, dans sa maîtrise du récit, dans son ingéniosité à mettre en place la mécanique du drame, dans sa façon nette et précise de caractériser ses personnages ; surtout Raymond, veule et versatile, et Cécile, perfide et manipulatrice, tous deux se rejoignant dans une certaine désinvolture, une absence de scrupule, une espèce d’indifférence aux autres et de désintérêt pour les conséquences de leurs actes. Et c’est sans doute justement le cynisme et la cruauté de l’œuvre qui m’ont tenue éloignée du récit : je n’ai pu me départir, au fil de ma lecture, d’une irritation croissante envers les personnages et leur insoutenable inconséquence, même si Cécile perd au final, se retrouvant seule face à sa propre vacuité.

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⭐Françoise Sagan, Bonjour tristesse, éditions Julliard, 2008 (1954), 155 pages, 16 €.

Lire & délires Thématique : un sentiment ou une émotion dans le titre

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6 commentaires sur “[roman] « Bonjour tristesse » Françoise Sagan

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  1. Lu ily a très longtemps une première fois et je n’avais pas apprécié et relu récemment et beaucoup plus apprécié peut être parce que j’en ai saisi toute la portée 😉

    1. C’est aussi une lecture ancienne pour moi (2010 !), je n’avais jamais publié ma chronique retrouvée dans le fin fond de mes archives… ^^

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