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[roman] « Rebecca » Daphné Du Maurier

J’ai rêvé la nuit dernière que je retournais à Manderley. (p. 7)

Ils se rencontrent à Monte-Carlo, elle, simple demoiselle de compagnie réservée et un peu gauche, lui, Maximilien de Winter, riche veuf anglais. Ils se marient, puis s’installent en Cornouailles, à Manderley, dans le majestueux manoir de la famille de Winter. Mais tant le domaine que ses habitants semblent hantés par le souvenir de la première Madame de Winter, la divine et redoutable Rebecca, morte dans des circonstances bizarres… Commence alors pour la frêle nouvelle épouse une lente et progressive descente aux limites de la paranoïa.

Débute ainsi un étrange récit qui, tout d’abord, se concentre sur la description de la vie quotidienne de la nouvelle Madame de Winter et de ses efforts pour trouver sa place dans un univers marqué par le souvenir omniprésent de la précédente Madame de Winter. Daphné Du Maurier excelle dans l’art de distiller les indices du déséquilibre : ses descriptions des lieux et des personnages sont subtiles et essentielles ; en quelques mots, elle crée une atmosphère vénéneuse, nimbée de mystère, quasi fantastique, et met en évidence les ambiguïtés des personnages. Et, bien vite, à cette première trame de récit sentimental, variation sur la rivalité féminine (mais comment rivaliser avec le souvenir idéalisé d’une morte ?), se mêle le suspens policier (dans quelles circonstances exactement Rebecca s’est-elle noyée ?), le roman psychologique (la narratrice ne sombre-t-elle pas peu à peu dans la paranoïa, voire la folie ?), et le roman gothique (des paysages oniriques, de la grisaille menaçante, un manoir majestueux et inquiétant, peut-être même hanté…). La magie de Rebecca est de mêler ainsi, d’habile façon, le roman gothique du XIXe siècle, l’intrigue à suspense du XXe, et le roman psychologique. Le tout fait de Rebecca un roman à l’inquiétante étrangeté, hypnotique, terriblement efficace et qui, une fois refermé, garde ses ambiguïtés et une part de mystère !

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♥ ♥ Daphné Du Maurier, Rebecca (Rebecca), traduit de l’anglais par Anouk Neuhoff, éditions Le Livre de Poche, 2016 (1938), 632 pages, 8,30 €.

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[roman] « Lignes de faille » Nancy Huston

Lignes de faille - Nancy Huston

2004, 1982, 1962, 1944. Californie, Israël, Canada, Allemagne. Sol, Randall, Sadie, Kristina. Quatre époques, quatre lieux, quatre enfants, quatre destins pour un roman à rebours… Chaque enfant, en un monologue intérieur, se raconte l’année de ses 6 ans. Et du petit garçon à son arrière-grand-mère, chaque génération subit les séismes intimes de l’enfance, en partie déclenchés par la génération précédente, et mêlés à ceux de l’Histoire.

La grande réussite de ce roman est d’avoir su donner à chaque enfant une voix et une personnalité propre et crédible, et en partie façonné par la génération précédente. De ces quatre portraits, deux se détachent plus particulièrement : celui de Sol, enfant névrotique et pervers, et surtout celui de Kristina, la survivante (Randall et Sadie sont deux enfants plus fragiles, plus effacés). Sol est un enfant de ceux que l’on appelle aujourd’hui « enfant roi ». Il grandi de nos jours en Californie dans des conditions privilégiées, surprotégé par l’amour débordant de sa mère. Mais on ne peut qu’être déconcerté, voire effrayé, par le tyran qui sommeille dans cet enfant pervers et névrotique qui se délecte d’images de cadavres irakiens et de scènes pornographiques sur Internet (« Je m’empiffre de Google et deviens le président Bush et Dieu en même temps »). Kristina quant à elle a vécu des expériences traumatisantes, subissant les méfaits de la guerre, ses privations et ses drames. Elle parviendra toutefois à vivre une vie adulte passionnée en devenant une chanteuse célèbre et en refusant de céder le moindre pouce de sa liberté aux normes sociales trop contraignantes des années d’après-guerre.

Nancy Huston a un vrai don pour retranscrire cette naïveté très relative, cette lucidité propre au jeune âge. Elle fait ressentir, par petites touches, les drames silencieux de l’enfance, ces petits riens contre lesquels se fracassent les illusions de l’enfance : une promesse non tenue, une absence d’attention… De génération en génération, on rencontre ainsi chaque enfant à un instant de cassure – cassure familiale ou historique, quand la petite histoire rencontre la grande – à un instant où leur vie bascule à jamais et, par ricochet, fait aussi basculer celle de la génération à venir.

Ce superbe roman entremêle ainsi, habilement, deux thématiques principales : la puissance destructrice des adultes sur l’enfant et les conséquences des atrocités nazies sur 60 années d’histoire contemporaine. Deux thématiques abondamment traitées en littérature mais que Nancy Huston aborde ici avec originalité, profondeur et sensibilité.

Il y aurait encore beaucoup à dire sur ce livre de presque 500 pages ; le rôle qu’y joue la musique par exemple, la virtuosité de l’écriture de Nancy Huston, sa critique teintée de cynisme de la société américaine contemporaine, ou encore la révélation progressive du secret de Kristina… Oui, il y aurait encore beaucoup à dire sur ce roman… Mais décidément, j’en parle bien mal et ne lui rend vraiment pas justice. Alors, le mieux que je puisse faire est de vous inviter, simplement, à l’ouvrir…

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♥ ♥ Nancy Huston, Lignes de faille, éd. Actes Sud, coll. Babel, 2006, 482 pages, 9,50 €.

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[polar] (Le quatuor de Los Angeles 1) « Le Dahlia Noir » James Ellroy

 Le Dahlia Noir - James Ellroy

Le Dahlia Noir avait un nom : Elizabeth Short. C’était une apprentie comédienne de 22 ans, retrouvée morte et atrocement mutilée dans un terrain vague de Los Angeles, le 15 janvier 1947. Quarante ans plus tard, le romancier James Ellroy s’inspire de ce fait divers et signe Le Dahlia Noir, roman excessif, d’une rare noirceur, récit d’une double obsession : celle de deux flics qui se font littéralement ronger par ce meurtre sordide et leur enquête, et celle de l’auteur marqué à jamais par le meurtre non élucidé de sa mère, quand il avait 10 ans. Car résoudre l’énigme criminelle la plus célèbre d’Amérique n’est pas ce qui intéresse Ellroy, son but est d’exorciser son passé, son récit est cathartique (la postface du livre, rédigée par Ellroy en 2006, est très éclairante sur ce point).

Ellroy nous plonge ainsi dans le Los Angeles des années 50, la « cité du péché » qui corrompt, non sans délice pour le corrompu : flics pourris, politiciens véreux, tueurs déments, filles faciles, femmes fatales, amours troubles, racisme, luttes d’influence, lesbianisme, nécrophilie, sadisme et, à chaque page, une violence poisseuse, presque insoutenable, qui colle à l’intrigue et aux personnages. Cette lecture est une expérience singulière, une descente au plus profond de la noirceur humaine, vers le mal, le vice et la violence. Les mots sont durs, les phrases sèches et froides, le style sophistiqué, glacé et sexy à la fois, et le lecteur, voyeur troublé, a du mal à suivre et parfois même à comprendre.

L’intrigue, complexe et poisseuse, tourne autour de deux flics ex-boxeurs. Le premier (Bucky Bleichert) sait que le second (Lee Blanchard) n’est pas clair. Lui-même n’est pas net d’ailleurs, s’amourachant d’une héritière ressemblant étrangement au Dahlia. Et entre les deux hommes, la belle Kay dont le cœur et le corps balancent… Trio amoureux dont l’évolution des relations sous-tend l’intrigue.

Rencontre entre les deux équipiers, découverte du corps de Betty Short, débuts de l’enquête : les 230 premières pages sont intenses. Puis Lee disparaît et Bucky sombre… et mon intérêt a sombré aussi. Trop noir, trop violent, trop long… J’ai lu la seconde moitié au plus vite, partagée entre l’envie de savoir et l’envie d’en finir.

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♥ James Ellroy, (Le quatuor de Los Angeles 1) Le Dahlia Noir (The Black Dahlia), traduit de l’anglais (États-Unis) par Freddy Michalski, éd. Rivages/noir, 2006 (1987), 489 pages, 9,45 €.

Du même auteur : Brown’s requiem.

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