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[roman] « Le faon » Magda Szabó

Eszter aime l’homme qui a épousé la rivale de son enfance, sa bête noire : Angela ! Angela, l’ancienne petite fille trop parfaite de son village natal, restée un être de bonté et de beauté. La gamine lui faisait tellement envie avec son faon apprivoisée et sa cour d’admirateurs prompts à la choyer ! Aujourd’hui Esther est une comédienne célèbre, riche et admirée. Mais les frustrations de son enfance (entre un père malade, une mère trop occupée de son mari pour réellement voir sa fille et la ruine et la déchéance sociale de sa famille pourtant de vieille aristocratie hongroise) renaissent et s’exacerbent au contact de son amant-mari d’Angela. Car Angela symbolise tout ce que la petite fille que fut Eszter n’a pas connu, n’a pas eu, n’a pas été.

En une logorrhée confuse et décousue, commençant des phrases avant d’en finir d’autres, Eszter délivre, sans retenue, ses souvenirs, ses pensées intimes, ses obsessions et ses regrets, l’entièreté de sa vie intérieure. Elle déverse sa jalousie et sa rage ; plus même, sa haine. Elle se lamente, gémit, vocifère, enrage, crie, pleure… Elle se dévoile, au bord de la folie, souvent ignoble, cruelle et détestable, parfois immature, mais aussi fragile et touchante. Car, sous sa hargne, transparaissent les blessures d’enfance, les fantômes avec lesquels elle se bat encore.

Tu l’aurais sûrement aimé. Si je ne t’ai pas parlé de lui, c’est que je préfère, autant que possible, ne parler de rien à personne. Même à toi. Enfant, je me suis tue pendant de si longues années qu’il était trop tard, ensuite, pour apprendre à parler. Je ne sais que mentir ou me taire. Ma biographie est un mensonge. Ce qu’on dit de moi est un autre mensonge. Je mens avec tant de facilité que je pourrais en faire un métier. Quand j’ai compris que je ne parviendrais pas à énoncer la vérité, même à toi, j’ai su que rien ne pourrait me sauver. (p. 14)

Le texte, abrupt et tourbillonnant, frappe par sa maîtrise narrative. Sous son apparence de délire incohérent, le soliloque d’Eszter est une introspection admirable de clairvoyance. Car Eszter n’a aucune indulgence envers elle-même. Elle connaît ses défauts et ses faiblesses, elle les reconnaît, et nous les livre, en toute sincérité. Son monologue est celui d’une femme qui se confesse, se délivre enfin, et expie.

Le faon est un roman âpre, féroce et entêtant.

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♥ ♥ Magda Szabó, Le faon (Az oz), traduit du hongrois par Suzanne Canard, éditions Viviane Hamy, 2008 (1959), 236 pages, 21 €.

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[roman] « Boussole » Mathias Énard

[…] essayons de respirer profondément, de laisser glisser les pensées dans un immense blanc, paupières closes, mains sur le ventre, singeons la mort avant qu’elle ne vienne. (p. 47)

23h10. Sous le choc d’un diagnostic médical alarmant, Franz Ritter, musicologue et orientaliste viennois, n’arrive pas à dormir. Pour occuper son insomnie et tenir la peur à distance, il fuit dans l’opium et dans les souvenirs d’une vie d’étude, de voyages et d’amours tristes : dans un état quasi hypnotique, il ressasse ses obsessions, toutes liées à la musique, à l’Orient et à l’évanescente Sarah.

Ainsi, tout au long de cette longue nuit d’insomnie, au milieu de considérations purement triviales qui naissent tandis qu’il cherche le sommeil (les aboiements incessants du chien du voisin, sa vessie douloureuse), les idées de Franz se bousculent : Il divague, digresse, mêle réminiscences, fantasmes et réflexions, alterne nostalgie et mélancolie… Il entremêle des anecdotes de sa vie d’universitaire ou des souvenirs de lectures à de sinistres échos contemporains de la Syrie sous la menace de Daech ou des connaissances très précises sur Liszt ou Hammer-Purgstall… Il voyage (Vienne, Paris, Istanbul, Palmyre, Alep, Damas, Téhéran…), croise Heine, Liszt, Balzac, Bizet, Wagner, Flaubert, Kafka… personnages réels ou imaginaires, écrivains, poètes, musiciens, chercheurs, explorateurs… Et puis il évoque, aussi, en leitmotiv, les souvenirs entêtant liés à l’insaisissable Sarah, véritable héroïne du roman, femme érudite, aventurière et libre, éternellement ailleurs. Franz a toujours rêvé de la séduire sans jamais vraiment y parvenir, la perdant aussitôt conquise…

Un des objectifs du livre, a expliqué Mathias Énard, est de lutter contre l’image simpliste et fantasmée d’un Orient musulman et ennemi, de réhabiliter l’Orient face aux clichés de l’Occident en montrant tout ce qu’il nous a apporté. Véritable déclaration d’amour à l’Orient, rêverie savante, mélancolique et fiévreuse, Boussole est un roman foisonnant, dans les sinuosités duquel le lecteur se perd souvent. À mi-chemin entre le roman et l’essai, c’est un livre ambitieux, trop peut-être. Gonflé de références, c’est un texte plein de méandres qui enchâsse les récits et brasse les lieux, les époques, les personnages et les langues. C’est un récit passionné, et passionnant quand il raconte (une nuit chaste près de Sarah dans le désert ; le long récit, dans un jardin de Téhéran, d’un vieux professeur honteux) mais épuisant quand il énumère (sur la seule demi-page 122, en 25 lignes, Mathias Énard associe le nom de David, à ceux de Béla Bartók, Francisco Salvador Daniel, Félicien David, Rimski-Korsakov, Borodine, Gustave Courbet, Jules Vallès, Massenet et Delibes). C’est un livre fleuve, dense, sinueux, érudit et exigeant. Non que le style, sophistiqué, soit difficile, mais l’accumulation de références le rend parfois pesant. Et l’ampleur des thèmes qu’embrasse Mathias Énard dans ce récit, la somme proprement colossale de connaissances et références qu’il y déploie, grisent, étourdissent et assomment à la fois : à force de détails, le lecteur ne retient rien, laissé à l’écart d’un exposé trop électif.

J’aurais aimé aimer, mais j’ai eu du mal à en venir à bout.

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logo-goncourt♥ Mathias Énard, Boussole, éditions Actes Sud, 2015, 377 pages, 21,80 €.

Du même auteur : Rue des voleurs.

[roman autobiographique] « Une histoire d’amour et de ténèbres  » Amos Oz

Une histoire d'amour et de ténèbres- Amos Oz

Mes parents et grands-parents n’étaient ni ukrainiens, ni polonais, ni russes. Ils étaient européens. C’est-à-dire : cosmopolites, intellectuels et parasites. Mon père lisait seize ou dix-sept langues et en parlait onze avec un accent russe à couper au couteau. Ma mère en parlait quatre ou cinq et en lisait sept ou huit. Ils lisaient en allemand et en anglais pour la culture, rêvaient probablement en yiddish et parlaient russe ou polonais quand ils ne voulaient pas que je comprenne. Ils ne m’ont enseigné que l’hébreu, de peur que je sois séduit par l’Europe, que je tombe sous son charme si j’en connaissais les langues. Nous étions dans les années 40 et l’Europe signifiait la mort pour les juifs.

Arrivé à la soixantaine, installé dans le bureau de sa maison d’Arad, petite ville proche du désert du Néguev, Amos Oz se souvient… Dans son récit, il mêle son présent à ses souvenirs d’enfance et reconstitue le passé de ses parents (des Européens convaincus ayant dû fuir l’antisémitisme) et de ceux qui les ont précédés. Il relate son enfance à Jérusalem au sortir de la guerre, concomitante à la naissance de l’Etat d’Israël (il est né en 1939 dans un quartier déshérité de Jérusalem, encore sous mandat britannique). Il décrit le quotidien de sa famille, leur vie dans le dénuement et la passion de l’étude, et évoque avec tendresse ses parents : son père, un émigré lituanien lettré et polyglotte, un intellectuel contraint à exercer des tâches ingrates ; et sa mère, issue de la bourgeoisie polonaise, mélancolique, qui souffre du déracinement, et qui, petit à petit, sombre dans la dépression et se suicidera. Alors, après une enfance heureuse et protégée, Amos tourne le dos au modèle familial pour aller vivre en communauté au Kibboutz, contre l’avis de son père. Il deviendra finalement écrivain et c’est sans doute sa mère qui est à l’origine de sa vocation.

En premier lieu, ce récit est donc un hommage, un hymne, un cri d’amour à la mère trop tôt disparue. Amos Oz évoque avec pudeur et sensibilité cette femme magnifique, gorgée de romantisme, fantasque et fragile, dont le talent de conteuse a révélé dès l’enfance au futur écrivain le bonheur de raconter. Amos Oz remonte aussi sa filiation pour évoquer, dans des portraits pittoresques toujours teintés d’un humour corrosif et tendre, ses aïeux et leurs légendes, tous les acteurs de cette tragi-comédie familiale : on y croise de mauvais poètes, des séducteurs impénitents, de vrais savants et des kibboutzniks idéalistes… Tout un univers hétéroclite et tumultueux qui nourrira son imaginaire. Au-delà de la chronique intime et familiale, ce récit est aussi une évocation de la trajectoire collective d’une nation et des grands événements qui ont dessiné le Proche-Orient et en expliquent les soubresauts contemporains. Et c’est aussi, enfin, un formidable plaidoyer pour la paix et la réconciliation des peuples israéliens et palestiniens.

Une histoire d’amour et de ténèbres est un récit énorme, dense (850 pages tassées, serrées, pleines à ras bord) et foisonnant : Amos Oz casse la chronologie, émaille son récit de sauts dans le temps, de digressions et de récits  enchâssés, déroule son histoire labyrinthique dans l’inextricable généalogie familiale, entremêle petits événements familiaux et grands bouleversements historiques, fait dialoguer personnages réels et êtres fictifs, re-raconte plusieurs fois certains événements, fait se côtoyer des épisodes  drolatiques à des  scènes  pathétiques ou  émouvantes, voire à de longues pages inquiètes… Il livre ainsi un récit tellement ample et foisonnant que l’on si perd parfois !

Une histoire d’amour et de ténèbres est donc un livre difficile d’accès, abondant et parfois redondant, généreusement bavard et digressif, qui demande de la part du lecteur investissement et attention. Mais c’est, aussi et surtout, un immense récit, porté par une ironie mordante et réjouissante et une érudition légère, et qui mêle de façon magistrale l’intime au collectif.

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♥ ♥ Amos Oz, Une histoire d’amour et de ténèbres (Sipour al ahava vahoshekh), éditions Gallimard, collection Du monde entier, 2004 (2002), 543 pages, 25 €.

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