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[polar à tendance paranormale] « Zone d’anomalie » Andriy Kokotukha

Tout commencera demain.
Mais pour Chamray, aujourd’hui est un jour comme les autres.
Un simple jour de travail, où l’on a affaire à toutes sortes de fous et où l’on fait semblant de les croire et de prendre au sérieux leurs bavardages.
Impossible de faire autrement, s’il veut gagner leur confiance.
Tout commencera demain… (p. 9)

Une zone d’anomalie est un lieu chargé d’énergie négative, un endroit « géopathogène », une faille vers le monde parallèle. Et Pidlisné en Ukraine, village totalement évacué de ses habitants après la catastrophe de Tchernobyl, est une zone d’anomalie. Du moins, c’est ce que Tamara Tomilia raconte à Victor Chamray, journaliste à Faits incroyables. Vingt ans après la catastrophe, comme nombre d’anciens habitants de Pidlisné, la jeune femme ressent un appel de son village natal et elle a peur de ne pouvoir y résister, car les anciens villageois qui ont tenté le retour ont soit tout simplement disparu, soit en sont revenus amnésiques ! Victor décide d’aller sur place et d’enquêter… avant de disparaître à son tour ! Serhiy Brajnyk, le policier chargé de l’affaire, ne croit pas aux manifestations surnaturelles. Il connaît bien, par contre, les activités clandestines de la mafia locale…

Une jolie découverte que ce polar ukrainien aux tendances paranormales ! L’écriture est simple et directe, très cinématographique, et l’intrigue est bien menée, sans temps morts. L’atmosphère reste tendue et énigmatique jusqu’au bout : jusqu’au bout on se demande s’il existe une explication rationnelle à tous les événements étranges qui se produisent ou si l’on se trouve aux frontières du surnaturel. Les personnages sont, tous, crédibles et bien campés (mention spéciale pour le duo formé par Serhiy Brajnik, le flic coriace fort en gueule, et la pugnace juge d’instruction Kira Antonivna). Et puis, sous le mystère et le suspens, transparaît la dénonciation d’un système généralisé de corruption dans l’Ukraine de l’après URSS, un pays où personne ne se sent protégé car la justice s’applique rarement.

À déguster en sirotant un petit verre d’horilka !

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⭐ Andriy Kokotukha, Zone d’anomalie, traduit de l’ukrainien par Iryna Dmytrychyn, éditions Michel Lafon, 2016 (2009), 364 pages, 19,95 €.

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[roman] « Le faon » Magda Szabó

Eszter aime l’homme qui a épousé la rivale de son enfance, sa bête noire : Angela ! Angela, l’ancienne petite fille trop parfaite de son village natal, restée un être de bonté et de beauté. La gamine lui faisait tellement envie avec son faon apprivoisée et sa cour d’admirateurs prompts à la choyer ! Aujourd’hui Esther est une comédienne célèbre, riche et admirée. Mais les frustrations de son enfance (entre un père malade, une mère trop occupée de son mari pour réellement voir sa fille et la ruine et la déchéance sociale de sa famille pourtant de vieille aristocratie hongroise) renaissent et s’exacerbent au contact de son amant-mari d’Angela. Car Angela symbolise tout ce que la petite fille que fut Eszter n’a pas connu, n’a pas eu, n’a pas été.

En une logorrhée confuse et décousue, commençant des phrases avant d’en finir d’autres, Eszter délivre, sans retenue, ses souvenirs, ses pensées intimes, ses obsessions et ses regrets, l’entièreté de sa vie intérieure. Elle déverse sa jalousie et sa rage ; plus même, sa haine. Elle se lamente, gémit, vocifère, enrage, crie, pleure… Elle se dévoile, au bord de la folie, souvent ignoble, cruelle et détestable, parfois immature, mais aussi fragile et touchante. Car, sous sa hargne, transparaissent les blessures d’enfance, les fantômes avec lesquels elle se bat encore.

Tu l’aurais sûrement aimé. Si je ne t’ai pas parlé de lui, c’est que je préfère, autant que possible, ne parler de rien à personne. Même à toi. Enfant, je me suis tue pendant de si longues années qu’il était trop tard, ensuite, pour apprendre à parler. Je ne sais que mentir ou me taire. Ma biographie est un mensonge. Ce qu’on dit de moi est un autre mensonge. Je mens avec tant de facilité que je pourrais en faire un métier. Quand j’ai compris que je ne parviendrais pas à énoncer la vérité, même à toi, j’ai su que rien ne pourrait me sauver. (p. 14)

Le texte, abrupt et tourbillonnant, frappe par sa maîtrise narrative. Sous son apparence de délire incohérent, le soliloque d’Eszter est une introspection admirable de clairvoyance. Car Eszter n’a aucune indulgence envers elle-même. Elle connaît ses défauts et ses faiblesses, elle les reconnaît, et nous les livre, en toute sincérité. Son monologue est celui d’une femme qui se confesse, se délivre enfin, et expie.

Le faon est un roman âpre, féroce et entêtant.

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⭐⭐ Magda Szabó, Le faon (Az oz), traduit du hongrois par Suzanne Canard, éditions Viviane Hamy, 2008 (1959), 236 pages, 21 €.

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[roman] « Boussole » Mathias Énard

[…] essayons de respirer profondément, de laisser glisser les pensées dans un immense blanc, paupières closes, mains sur le ventre, singeons la mort avant qu’elle ne vienne. (p. 47)

23h10. Sous le choc d’un diagnostic médical alarmant, Franz Ritter, musicologue et orientaliste viennois, n’arrive pas à dormir. Pour occuper son insomnie et tenir la peur à distance, il fuit dans l’opium et dans les souvenirs d’une vie d’étude, de voyages et d’amours tristes : dans un état quasi hypnotique, il ressasse ses obsessions, toutes liées à la musique, à l’Orient et à l’évanescente Sarah.

Ainsi, tout au long de cette longue nuit d’insomnie, au milieu de considérations purement triviales qui naissent tandis qu’il cherche le sommeil (les aboiements incessants du chien du voisin, sa vessie douloureuse), les idées de Franz se bousculent : Il divague, digresse, mêle réminiscences, fantasmes et réflexions, alterne nostalgie et mélancolie… Il entremêle des anecdotes de sa vie d’universitaire ou des souvenirs de lectures à de sinistres échos contemporains de la Syrie sous la menace de Daech ou des connaissances très précises sur Liszt ou Hammer-Purgstall… Il voyage (Vienne, Paris, Istanbul, Palmyre, Alep, Damas, Téhéran…), croise Heine, Liszt, Balzac, Bizet, Wagner, Flaubert, Kafka… personnages réels ou imaginaires, écrivains, poètes, musiciens, chercheurs, explorateurs… Et puis il évoque, aussi, en leitmotiv, les souvenirs entêtant liés à l’insaisissable Sarah, véritable héroïne du roman, femme érudite, aventurière et libre, éternellement ailleurs. Franz a toujours rêvé de la séduire sans jamais vraiment y parvenir, la perdant aussitôt conquise…

Un des objectifs du livre, a expliqué Mathias Énard, est de lutter contre l’image simpliste et fantasmée d’un Orient musulman et ennemi, de réhabiliter l’Orient face aux clichés de l’Occident en montrant tout ce qu’il nous a apporté. Véritable déclaration d’amour à l’Orient, rêverie savante, mélancolique et fiévreuse, Boussole est un roman foisonnant, dans les sinuosités duquel le lecteur se perd souvent. À mi-chemin entre le roman et l’essai, c’est un livre ambitieux, trop peut-être. Gonflé de références, c’est un texte plein de méandres qui enchâsse les récits et brasse les lieux, les époques, les personnages et les langues. C’est un récit passionné, et passionnant quand il raconte (une nuit chaste près de Sarah dans le désert ; le long récit, dans un jardin de Téhéran, d’un vieux professeur honteux) mais épuisant quand il énumère (sur la seule demi-page 122, en 25 lignes, Mathias Énard associe le nom de David, à ceux de Béla Bartók, Francisco Salvador Daniel, Félicien David, Rimski-Korsakov, Borodine, Gustave Courbet, Jules Vallès, Massenet et Delibes). C’est un livre fleuve, dense, sinueux, érudit et exigeant. Non que le style, sophistiqué, soit difficile, mais l’accumulation de références le rend parfois pesant. Et l’ampleur des thèmes qu’embrasse Mathias Énard dans ce récit, la somme proprement colossale de connaissances et références qu’il y déploie, grisent, étourdissent et assomment à la fois : à force de détails, le lecteur ne retient rien, laissé à l’écart d’un exposé trop électif.

J’aurais aimé aimer, mais j’ai eu du mal à en venir à bout.

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logo-goncourt⭐ Mathias Énard, Boussole, éditions Actes Sud, 2015, 377 pages, 21,80 €.

Du même auteur : Rue des voleurs.