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[roman] « Le chasseur Zéro » Pascale Roze

Laura grandit en solitaire dans un huis clos étouffant entre une mère dépressive et alcoolique, une grand-mère autoritaire et un grand-père distant. Son père ? Mort en 1945, alors que Laura n’avait que trois mois. Laura finit par découvrir qu’il était officier de marine et a été tué à Okinawa lorsque le cuirassé sur lequel il servait a été coulé par un kamikaze. Elle est alors hantée par le « chasseur Zéro », le kamikaze responsable de la mort de son père, dont elle entend en permanence dans ses oreilles le vrombissement de l’avion…

Le chasseur Zéro, prix Goncourt 1996, est un roman court, au style tendu, à l’écriture sèche et rigoureuse : 163 pages serrées à l’atmosphère angoissante. C’est l’histoire d’une obsession qui tourne à l’hallucination auditive. Car Laura, en découvrant le secret de la mort de son père, va développer une relation hallucinatoire, obsessionnelle et passionnelle avec le kamikaze responsable. Or, si j’aurais pu comprendre une quête du père (mais du père, il n’en est quasiment pas question) ou une certaine interrogation-fascination pour le kamikaze, je n’ai absolument pas adhéré à la passion amoureuse que Laura éprouve pour lui : malsain, morbide et incompréhensible. Impossible pour moi de m’identifier à Laura, que je ne comprends pas, alors que c’est elle la narratrice. Pascale Roze abuse du « je », présent dans chaque phrase, à chaque ligne. Ce « je » omniprésent sans que je puisse m’y identifier m’a tenu très éloignée du récit, extérieure à l’histoire, que j’ai lu sans plaisir.

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logo-goncourtPascale Roze, Le chasseur Zéro, éditions Albin Michel, 1996, 163 pages, 13 €.

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[roman] « Pas pleurer » Lydie Salvayre

Pas pleurer - Lydie Salvayre

Été 1936, guerre d’Espagne : « Queremos vivir ! » clament les républicains parmi lesquels Montse, la mère de l’auteure, véritable héroïne de ce roman vécu. A l’été 1936, Montse à 15 ans. C’est une jeune paysanne qui, jusque-là, n’a rien vécu, ne sait rien de rien. Mais à la faveur de la guerre Montse va découvrir à la fois l’amour, la révolution et la liberté ! Et elle va en concevoir un bonheur extraordinaire malgré le contexte horrifique. Car si Montse est et restera une femme modeste, elle possède aussi une puissance de vie, un désir de vivre extraordinaire, une étrange faculté à enchanter son quotidien. Trois quarts de siècle plus tard, la voilà qui raconte cet été, son été, à sa fille (notre auteure-narratrice), autour d’une anisette, et dans un formidable sabir franco-espagnol, langage mixte, français enluminé d’hispanismes, expressions, interjections et jurons catalans.

Pendant ce même été 1936, quand éclate la guerre civile espagnole, l’écrivain Georges Bernanos vit à Majorque. Catholique, monarchiste, ancien militant de l’Action française, il est tout d’abord sympathisant du mouvement franquiste. Il va toutefois être totalement révulsé par les atrocités opérés par les « nationaux » (qu’on appellera bientôt « franquistes ») contre les « rouges », les « républicains », avec la bénédiction de l’Église espagnole. Il va alors s’employer à les dénoncer, multipliant témoignages et articles. Ces événements lui inspirent aussi Les Grands Cimetières sous la lune, violent pamphlet anti-franquiste qui sera publié en France en 1938. C’est aussi à ce travail que Bernanos opère sur lui-même, sur sa pensée, que rend hommage Lydie Salvayre : elle fait du récit de ce que vit Bernanos, de ce qu’il pense, de ce qu’il rédige, de ce qu’il dénonce, un élément essentiel de la trame de Pas pleurer.

Lydie Salvayre passe ainsi de l’un à l’autre, de Montse à Bernanos, de la voix solaire aux accents chantants de sa mère aux textes horrifiés de l’écrivain. Elle mêle et emmêle prose et dialogues, souvenirs de l’une et récit de l’autre… et tisse des liens entre ces deux paroles que pourtant, à l’origine, tout semble opposer (le sexe, la classe sociale, les idées, la langue…) mais qu’elle relie dans un même esprit d’insoumission et de courage. Elle mêle le particulier et l’universel. L’été radieux de sa mère et l’année lugubre de Bernanos sont finalement deux scènes d’une même histoire, deux visions d’un même moment, un moment fondateur à la fois pour Montse et surtout pour l’Espagne au bord du précipice franquiste.

Pas Pleurer est un texte singulier, incroyablement fort et émouvant, et gorgé d’allégresse. C’est vif et vivifiant. C’est dur et tragique. C’est burlesque, insolent, joyeux et tendre. C’est un texte utile, pour relire ces pages sombres de l’histoire récente. Enfin, Pas pleurer est aussi un roman intime, l’histoire d’une transmission, de mère à fille, et un acte d’amour filial, digne, émouvant, et beau.

Au nom du Père du Fils et du Saint-Esprit, monseigneur l’évêque-archevêque de Palma désigne aux justiciers, d’une main vénérable où luit l’anneau pastoral, la poitrine des mauvais pauvres. C’est Georges Bernanos qui le dit. C’est un catholique fervent qui le dit.
On est en Espagne en 1936. La guerre civile est sur le point d’éclater, et ma mère est une mauvaise pauvre. Une mauvaise pauvre est une pauvre qui ouvre sa gueule. Ma mère, le 18 juillet 1936, ouvre sa gueule pour la première fois de sa vie. Elle a quinze ans. Elle habite un village coupé du monde où, depuis des siècles, de gros propriétaires terriens maintiennent des familles comme la sienne dans la plus grande pauvreté.
Au même moment, le fils de Georges Bernanos s’apprête à se battre dans les tranchées de Madrid sous l’uniforme bleu de la Phalange. Durant quelques semaines, Bernanos pense que l’engagement de son fils auprès des nationaux est fondé et légitime. Il a les idées que l’on sait. Il a milité à l’Action française. Il admire Drumont. Il se déclare monarchiste, catholique, héritier des vieilles traditions françaises et plus proche en esprit de l’aristocratie ouvrière que de la bourgeoisie d’argent, qu’il exècre. Présent en Espagne au moment du soulèvement des généraux contre la République, il ne mesure pas d’emblée l’ampleur du désastre. Mais très vite, il ne peut tordre l’évidence. Il voit les nationaux se livrer à une épuration systématique des suspects, tandis qu’entre deux meurtres, les dignitaires catholiques leur donnent l’absolution au nom du Père du Fils et du Saint-Esprit.
L’Église espagnole est devenue la Putain des militaires épurateurs.
Le cœur soulevé de dégoût, Bernanos assiste impuissant à cette infâme connivence. Puis, dans un effort éprouvant de lucidité qui l’oblige à rompre avec ses sympathies anciennes, il se décide à écrire ce dont il est le témoin déchiré. (p. 11-12)

Ma mère se tourne vers moi.
Si tu nous servais une anisette, ma chérie. Ça nous renforcerait la morale. On dit le ou la ?
On dit le. Le moral.
Une petite anisette, ma Lidia. Par les temps qui galopent, c’est une précaution qui n’est pas, si j’ose dire, surnuméraire. (p. 221)

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logo-goncourt♥ ♥ Lydie Salvayre, Pas pleurer, éd. Actes Sud, coll. Babel, 2006, 482 pages, 9,50 €.

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[roman autobiographique] « L’Amant » Marguerite Duras

L'Amant - Marguerite Duras

coeurL’Amant, c’est LE fabuleux roman autobiographique de Marguerite Duras ; c’est l’un des récits d’initiation amoureuse parmi les plus troublants qui soit ; c’est aussi un des grands livres marquants dans ma vie de lectrice, pas tant pour l’histoire que pour le style Duras !

L’Amant relate la relation entre la narratrice, jeune fille blanche de 15 ans, et un riche Chinois du double de son âge. Dans l’Indochine coloniale de l’entre deux guerres, leur histoire est empreinte de transgression car tout les oppose : la situation sociale et ethnique, la différence d’âge… Cette aventure amoureuse, sublimée par un environnement extraordinaire, ne pourra survivre : la jeune fille repartira en France et cet amour restera en suspens…

Mais L’Amant n’est pas qu’une histoire d’amour inaboutie. En effet, derrière la trame de cet amour au goût d’inachevé et teinté de mélancolie, Marguerite Duras offre un récit à plusieurs niveaux de lecture : elle évoque en filigrane la violence et la douleur de son histoire familiale (la brutalité du frère aîné, l’amour mais aussi l’insuffisance de la mère, l’adoration pour le petit frère et la douleur de sa perte) et, déjà présente, l’envie d’écrire. Pourtant, cette histoire, Marguerite Duras ne la mettra par écrit que 55 ans après, à l’âge de 70 ans… C’est le temps qu’il lui faudra pour accéder à elle-même et révéler enfin les sentiments que lui inspira le jeune Chinois, et révéler aussi les liens difficiles qui l’unissaient à sa mère et à ses frères.

Pour autant, malgré l’utilisation du « je » qui laisse entendre la voix de l’auteur, on ne peut assimiler ce roman à une pure autobiographie. En effet, dans son livre, Marguerite Duras ne semble pas avoir la volonté de réalité. Son imagination se mêle à sa mémoire dans une narration « éclatée » qui papillonne en suivant le cours décousu des pensées et souvenirs de la narratrice, qui oscille entre passé et présent, qui utilise l’ellipse et la suggestion autant que la redondance, certains moments étant tus ou à peine évoqués quand d’autres anecdotes sont racontées plusieurs fois, un souvenir se reliant à l’autre parfois par une simple association d’idées… Si ce style décousu peut déconcerter, moi il m’a enchantée, tout comme m’ont émerveillées la langue pure et la formidable efficacité de l’écriture, très poétique, et basée sur l’économie du mot. Un peu moins de mots, un peu plus de silence, Marguerite Duras excelle dans l’art de l’épure, l’évocation faite à mi-voix qui laisse place à l’imaginaire pour combler les manques de son récit. Enfin, et pour en revenir au « sujet », Marguerite Duras conjugue aussi avec beaucoup de finesse la pudeur et l’impudeur dans son évocation de la découverte du plaisir physique.

Plus qu’un roman, ce livre est un envoûtement !

Tous, dit la mère, ils tournent autour d’elle, tous les hommes du poste, mariés ou non, ils tournent autour de ça, ils veulent de cette petite, de cette chose-là, pas tellement définie encore, regardez, encore une enfant. Déshonorée disent les gens ? et moi je dis : comment ferait l’innocence pour se déshonorer ?

Cet amour insensé que je lui porte reste pour moi un insondable mystère. Je ne sais pas pourquoi je l’aimais à ce point là de vouloir mourir de sa mort. J’étais séparée de lui depuis dix ans quand c’est arrivé et je ne pensais que rarement à lui. Je l’aimais, semblait-il, pour toujours et rien de nouveau ne pouvait arriver à cet amour. J’avais oublié la mort.

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logo-goncourt♥ ♥ ♥ Marguerite Duras, L’Amant, éd. de Minuit, 2005 (1984), 141 pages, 10 €.

Challenge des 500 livres