[théâtre] « Urlo » Pippo Delbono

Urlo, c’est un cri. Presque un hurlement. C’est une longue plainte rauque qui déchire la nuit, qui résonne et se répercute à l’infini sur les parois rocheuses de la Carrière Boulbon, à Avignon. Dans cette arène naturelle, espace immense, haut et large trou de pierre sous les étoiles, magique caverne théâtrale à ciel ouvert, Pippo Delbono a installé son décor (quelques cabanes branlantes disposées en arc de cercle) et a convié toute une galerie de personnages hors normes, venus d’ailleurs, rescapés de toutes les douleurs, et qui hurlent leur fringale d’être au monde.

"Urlo" Pippo Delbono - Photo Franco Lannino / Studio Camera PalermoPhoto Franco Lannino / Studio Camera Palermo

Il y a Bobò, l’homme resté enfant, microcéphale échappé d’un hôpital psychiatrique, malentendant et muet, petit roi de pacotille qui règne, depuis son trône, sur un monde où d’étranges créatures évoluent sur une chorégraphie minimaliste ponctuée de cris muets qui jaillissent de corps déchirés, malmenés. Il y a ce repas de gala, hommes en smoking et femmes en robe longue, tous les yeux bandés de blanc. Il y a cette question sur le premier homme qui eut l’idée d’en tuer un autre. Il y a des nonnes aux jupes en cerceau, des hommes en Mickey, des écorchés, des suppliciés, des crucifiés, des sorcières, des folles, des prêtresses de messes noires, des clowns, des polichinelles, des dompteurs d’ours, des gendarmes et des militaires d’opérette, un pape démesuré dans ses plus beaux apparats, qui a l’air d’avoir 200 ans… Il y a un mouton. Il y a le grand comédien Umberto Orsini. Il y a Gianluca, le jeune trisomique. Il y a une fanfare de musiciens amateurs, hommes, femmes, enfants, la Banda della Scuola Popolare di Musica di Testaccio, qui accompagne les fêtes et les deuils. Il y a la chanteuse populaire Giovanna Marini, qui chante pour consoler les hommes. Il y a Pippo Delbono qui lit les mots du poète beatnik Allen Ginsberg : « J’ai vu les meilleurs esprits de ma génération détruits par la folie. J’ai vu les meilleurs esprits de ma génération devenir des criminels. » Il y a aussi, parfois, des mots ou des images que l’on ne comprend pas mais que l’on trouve beaux ou puissants…

"Urlo" Pippo Delbono - Photo Franco Lannino / Studio Camera PalermoPhoto Franco Lannino / Studio Camera Palermo
"Urlo" Pippo Delbono - Photo Jean Louis FernandezPhoto Franco Lannino / Studio Camera Palermo

Entre parade foraine, revue de cabaret, show télé et drame antique, Pippo Delbono livre un spectacle d’étrangeté, protéiforme, iconoclaste et baroque. Un spectacle de sublimation de la fange et des marges, qui dégorge de couleurs, de douleur, d’images folles, de musique, d’émotions, de passion, de poésie, de rage, d’âme, de viscères, de larmes et de sang… Un spectacle composé d’une succession de tableaux surréalistes, théâtraux-musicaux-chorégraphiques, qui s’enchaînent à un rythme parfois effréné, parfois ralenti, les personnages semblant répondre à des ordres silencieux, tels des pantins. Et si on est séduit par le charme de cette chorégraphie parfaitement orchestrée, on ne peut manquer de s’interroger sur l’agencement et le sens de tous ces tableaux qui gardent une part de mystère… On y discerne toutefois une dénonciation de tous les pouvoirs : le politique et le religieux, mais aussi les mécanismes de domination cachés dans les entrelacs de nos relations. Pippo Delbono y dénonce aussi une société indifférente, sa vaine agitation, faussement joyeuse, pendant que l’on humilie, pendant que l’on opprime…

Urlo, c’est un cri. Un cri primal. Celui du nouveau-né, mais aussi la plainte du supplicié, la gueulante de l’enragé, la colère de l’impuissant, le désir du désespéré. Avec, pour leitmotiv, l’abandon, l’absence et le manque.

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⭐⭐ Urlo
De Pippo Delbono
Dramaturgie et mise en scène de Pippo Delbono
Avec Fadel Abeid, Dolly Albertin, Gianluca Ballaré, Bobò, Enkeleda Cekani, Margherita Clemente, Piero Corso, Pippo Delbono, Lucia Della Ferrera, Claudio Gasparotto, Gustavo Giacosa, Simone Goggiano, Elena Guerrini, Mario Intruglio, Nelson Lariccia, Mr Puma, Pepe Robledo…
Avec les participations de Giovanna Marini, Umberto Orsini et de la Banda della Scuola Popolare di Musica di Testaccio (direction Silverio Cortesi)
Scénographie de Philippe Marioge
Durée : 1h40

Spectacle vu le 22/07/2004 au Festival d’Avignon in.

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