[roman] « Encore une danse » Katherine Pancol

Encore une danse - Katherine Pancol

Clara, Joséphine, Lucille, Agnès, Philippe et Rapha. Enfants, ils ont habité le même immeuble de banlieue, sont allés à la même école, se sont fait des serments d’amitié éternelle, comme on en fait à l’enfance en y croyant fort : amis « pour la vie ». Puis, ils ont grandi, et leurs vies ont pris des cours différents : la réussite insolente des uns, les déboires des autres, les petits arrangements avec sa conscience et ses rêves d’enfance… et puis, les coucheries des uns et des autres, et surtout des uns avec les autres, et le sida qui rode.

Alors, sous le vernis de la « belle amitié immortelle », percent les mensonges, perfidies et trahisons :

On s’embrassait, on riait, on pleurait, on se racontait tout et, en dessous, ce n’était pas de l’amour mais de l’envie, du ressentiment, de la jalousie qui se tissait comme une toile d’araignée…

Les personnages outranciers dans leurs caractères comme dans leurs actions et le style plus que léger font de ce livre un roman mineur dont la « morale », très contestable, semble être que l’amitié sincère ne peut exister, toujours phagocytée par les jalousies sous-jacentes et trahisons.

Un livre dispensable.

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Katherine Pancol, Encore une danse, éditions Fayard, 1988, 350 pages.

[polar] (Adamsberg 1) « L’homme aux cercles bleus » Fred Vargas

Adamsberg 01 - L'homme aux cercles bleus - Fred Vargas

Ce type, se dit Danglard, il est attentif à tout, ce qui fait qu’il ne prête attention à rien. (p. 57)

Depuis quatre mois, de grands cercles bleus dessinés à la craie apparaissent la nuit sur les trottoirs de Paris, emprisonnant des objets insolites (capsule de bière, briquet, tête de poupée, trombone…). Et, toujours, une étrange ritournelle les accompagne : « Victor, mauvais sort, que fais-tu dehors ? ». Le phénomène amuse les habitants et les journalistes, jusqu’au jour où le corps d’une femme égorgée est retrouvé au centre de l’un des cercles…

L’homme aux cercles bleus est le premier roman où apparaît le célèbre commissaire Adamsberg, personnage fétiche de Fred Vargas. Cette première enquête permet donc à Fred Vargas de nous présenter son héros : Adamsberg est un homme brumeux, rêveur et ambivalent, à la fois fascinant (intuitif et très intelligent) et déconcertant (un peu perché), qui sème le trouble dans l’esprit de ses subordonnés, à commencer par son second, l’inspecteur Danglard, un être rationnel et ironique, à la marmaille envahissante, amateur de vin blanc et de savoir livresque. On rencontre aussi dans ce premier opus la Reine Mathilde et on devine une présence féminine évanescente dans la vie d’Adamsberg, Camille (dite « La Petite Chérie »), à peine évoquée mais pourtant obsédante… Et l’enquête passe au second plan. Mais l’intérêt ici est autre ; il se situe dans les nuances des caractères dépeints par Fred Vargas et dans leurs interactions, leur façon de fonctionner ensemble. Car, finalement, l’intrigue trouve son ancrage et son dénouement grâce à la pierre que chacun apporte, à sa manière, à l’édifice. Et donc, si l’intrigue n’est pas franchement palpitante et le style parfois lourdaud, on suit tout de même avec plaisir les divagations de ce commissaire pas comme les autres.

Mais Adamsberg n’a pas besoin de se distraire pour vivre, vous me comprenez ? Donc il vit, en mélangeant tout d’ailleurs, en mélangeant les grandes idées et les petits détails, en mélangeant les impressions et les réalités, en mélangeant les verbes et les pensées. En confondant la croyance des enfants et la philosophie des vieux. Mais il est vrai, et il est dangereux.
(p. 96)

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♥ Fred Vargas, (Adamsberg 1) L’homme aux cercles bleus, éditions Viviane Hamy, 1996 (1991), 213 pages, 85 F.

[polar] « Tout ce qui est rouge » Marie-Christine Horn

Tout ce qui est rouge - Marie-Christine Horn

L’hôpital psychiatrique de La Redondière à Lausanne abrite une petite unité d’incarcération psychiatrique pour malades criminels ; des patients aux pathologies lourdes, ayant tous commis des délits ou crimes graves justifiant leur enfermement. Nicolas Belfond, le responsable du service, gère tant bien que mal son unité, épaulé de Luc et Matthieu, ses collègues et amis infirmiers. Il gère aussi tant bien que mal sa vie personnelle tumultueuse : sa petite amie vient de le mettre à la porte ! Car Nicolas est un homme inconstant et volage, qui ne résiste jamais longtemps à de longues jambes, de jolies fesses et une poitrine opulente… et qui fréquente un peu trop le Job’s Bar. L’inspecteur Rouzier quant à lui est chargé de résoudre un assassinat particulièrement sordide : le cadavre d’une femme atrocement mutilé et mis en scène a été retrouvé dans les bois d’Echallens. Et la morte s’avère être une ancienne employée de l’hôpital de La Redondière, licenciée par Nicolas. Quand de nouveaux cadavres affreusement scénarisés, et tous liés à l’hôpital, sont retrouvés, Nicolas panique, accablé à la fois par sa vie personnelle à la dérive et les soupçons qu’il sent peser sur lui. Rouzier et Belfond vont se défier, s’affronter, mais aussi s’aider afin de résoudre l’énigme…

Marie-Christine Horn s’attache d’abord à l’humain : chacun de ses personnages est habillement croqué, par petites touches qui saisissent doutes et certitudes, imperfections et qualités, tout ce qui rend chaque personnage unique, agaçant ou attachant… Patients comme personnel soignant ou flic, personnages principaux ou secondaires, chacun a sa personnalité, son histoire, son rôle à jouer.

Le style est vif et brut, direct, parfois cru. Et le roman est du même acabit : il va à l’essentiel et sait capter le lecteur. Dès les premières pages, nous sommes plongés dans cette unité psychiatrique particulière, où sont enfermés ces « fous dangereux », ces êtres « à part », bien souvent aussi meurtris que meurtriers. Et c’est là une des forces de ce roman ; il donne une vision intelligente des dilemmes d’une telle unité d’enfermement psychiatrique. Il nous fait aussi bien sentir la dangerosité que la détresse de certains de ces « malades » ; la bienveillance que l’indifférence (voire la cruauté) de certains soignants ; le manque de moyens et de soutiens (financiers et humains) de l’unité ; et, surtout, le manque de solution de soin : comment gérer au mieux ces « cas difficiles » pour lesquels la prison n’est pas adaptée vu leur pathologie mais qui, du fait de leur pathologie et de la difficulté de les « soigner », de l’impossibilité de les « guérir », ont peu d’espoir de pouvoir un jour être libres à nouveau ?

Et puis (et cela ne pouvait que m’enchanter, forcément) il y a l’art, l’art brut*, cet art particulier, méconnu, cet « art des fous » comme certains le surnomment. Cet art, il est partout, il baigne le roman, il est l’une des clés de l’énigme. Une façon habille de nous le faire découvrir, ainsi que certains de ces adeptes : Joseph Hofer, August Walla, Pascal-Désir Maisonneuve, Sylvain Fusco, Josep Baqué, Paul Goesh…

– T’es fou toi, ce ne sont pas des tarés. Au contraire. Je t’explique : L’art brut regroupe une catégorie d’artistes catalogués hors normes et hors de diktats de la société. Ça, c’est la définition lambada. Pas d’école d’art, pas de règles, aucune imposition des matières ou respect des dimensions, structures, techniques. Ils créent par inspiration seule. Ça a l’air con, comme ça, mais crois-moi, ce n’est pas si facile. Par exemple, moi, je forme des étudiants sur les perspectives, l’utilisation des matières, les traits, le remplissage, les tons, les mélanges, les dégradés, bla bla bla… C’est chiant. Et le résultat, c’est que j’obtiens vingt fois le même vase de mêmes couleurs et de même forme. Après, les gars, ils sont tout contents avec leur toile parfaite qu’ils suspendent sur le mur de leur salon en se la racontant devant leurs potes. Bullshit. Y’a rien de personnel là-dedans. Ces tableaux, je pourrais tous les signer, puisqu’ils n’ont fait que recopier ma technique. L’art brut, c’est autre chose. Aucune ambition artistique là-dedans. Un jour, un mec trouve une feuille et un crayon et il se met à remplir sa page selon ce qui lui passe par la tête. Ceux qui n’ont pas de matériel utilisent ce qu’ils ont sous la main : un morceau de planche, le vert d’herbes écrasées, du jus de fruits, leur merde. Ne fais pas bah. Dans ce monde, il y a de vrais artistes qui n’ont pas de fusain dernier cri et qui produisent des merveilles avec leur propre merde. Oui, Monsieur. C’est ça, l’art brut. Détaché de tous les préceptes éducatifs et socialement acceptables. (p. 182-183)

Ce polar dépasse donc le cadre de l’enquête pour aborder des sujets bien plus larges, intelligemment traités, habillement menés dans le récit et transmis. Pour autant, ce polar ne lâche pas son intrigue et ménage son lot de rebondissements et de surprises, jusqu’à la fin !

A noter aussi, l’astucieux effet révélateur sur la couverture du livre : sur une peinture d’Alex Kanevsky, en vernis sélectif transparent, on devine… une tête de mort ! Tout un programme !

art brutŒuvres de Joseph Hofer, August Walla, Pascal-Désir Maisonneuve,
Sylvain Fusco, Josep Baqué, Paul Goesh.

*« Nous entendons par là des ouvrages exécutés par des personnes indemnes de culture artistique, dans lesquels donc le mimétisme, contrairement à ce qui se passe chez les intellectuels, ait peu ou pas de part, de sorte que leurs auteurs y tirent tout (sujets, choix des matériaux mis en œuvre, moyens de transposition, rythmes, façons d’écriture, etc.) de leur propre fond et non pas des poncifs de l’art classique ou de l’art à la mode. Nous y assistons à l’opération artistique toute pure, brute, réinventée dans l’entier de toutes ses phases par son auteur, à partir seulement de ses propres impulsions. De l’art donc où se manifeste la seule fonction de l’invention, et non, celles, constantes dans l’art culturel, du caméléon et du singe. » — Jean Dubuffet, L’art brut préféré aux arts culturels, 1949.

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♥ Marie-Christine Horn, Tout ce qui est rouge, éditions l’Age d’Homme, 2015, 383 pages, 19 €.

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