[roman] « La moustache » Emmanuel Carrère

Que dirais-tu si je me rasais la moustache ?

Depuis toujours, Marc porte une moustache. Un soir, pensant faire sourire sa femme et ses amis, il décide pourtant de la raser : miroir, ciseaux, rasoirs, les poils sont sacrifiés ! Mais quand Marc sort de la salle de bains, sa femme n’a aucune réaction. Même indifférence le soir chez des amis et le lendemain matin au travail. Et le dépit initial de Marc se mue petit à petit en défiance puis en panique quand femme et amis lui affirment qu’il n’a jamais eu de moustache.

Carrère explore l’humanité de son héros avec finesse et justesse : d’abord Marc croit à une plaisanterie, puis à une machination, avant de soupçonner sa femme d’être folle et, enfin, d’envisager sa propre folie… Et face à ces options aussi inquiétantes les unes que les autres, Marc adopte une stratégie radicale : la fuite en avant, entraînant le lecteur avec lui au bord du vide…

D’une simple péripétie pileuse Emmanuel Carrère fait un récit au carrefour des genres fantastique, psychologique, philosophique : La moustache est à la fois une métaphore sur le « réel », mais aussi un essai sur le couple et sur le besoin de reconnaissance, sur la façon dont le regard de l’autre ou, pire, son absence, nous affecte jusque dans notre propre faculté d’exister.

Un roman étrange et angoissant.

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⭐ Emmanuel Carrère, La moustache, éditions Folio, 2005 (1986), 182 pages, 5,10 €.

Du même auteur : L’adversaire.

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[roman] « L’Échappée belle » Anna Gavalda

Simon, Garance et Lola, trois frères et sœurs devenus grands (vieux ?), s’enfuient d’un mariage de famille assommant pour aller rejoindre Vincent, le petit frère, devenu guide saisonnier dans un château perdu au fin fond de la campagne tourangelle. Oubliant pour quelques heures marmaille, conjoint, divorce, soucis et mondanités, ils vont s’offrir une dernière vraie belle journée d’enfance volée à leur vie d’adulte.

L’idée du récit, une dernière « tartine d’enfance » pour une fratrie nouvellement trentenaire, façon « tranche de vie », a de quoi séduire. Hélas, Anna Gavalda additionne les clichés avec une sorte de délectation déconcertante (à ce titre, la scène des parisiens débarquant au mariage campagnard, chez les ploucs donc, est ahurissante : une collection de stéréotypes égrainés avec une sorte de condescendance naïve confondante). Quant aux personnages, ils sont tous caricaturaux (l’héroïne jeune femme cultivée, libérée et fière d’elle, le frère parfait qui a pourtant épousé la parfaite chieuse, le benêt du village pervers, le beauf aux blagues douteuses…). De plus, les souvenirs d’enfance, qui auraient pu servir de liant au récit, ne sont évoqués que sous forme d’énumérations façon listes de courses : 3 pages sur les chansons qu’on écoutait quand on était jeune !

Enfin, et pour en finir, on a parfois l’impression d’avoir en main non un roman, mais plutôt un catalogue de VPC : j’ai compté pas moins de 36 noms de marque cités ! Qui a dit « n’importe quoi » ? La preuve par la liste (oui, je les ai tous noté, on s’occupe comme on peut quand une lecture nous em…nnuie) : Persol, Clinique, Guerlain, Estée Lauder, Biotherm, Tod’s, Kaufman & Broad, Meetic, Célio, La Caisse d’Epargne, Castorama, Leroy Merlin, McDonald’s, Pokémon, Casino, Audi, Téfal, Kleenex, Meccano, Lego System, Nesquik, Ovomaltine, Babybel, Caran d’Ache, Kellogg’s, Club Mickey, Ténormine, Paris Match, Closer, Ralph Lauren, Playmobil, Benco, Malabar, Gucci, Uncle Ben’s, Valstar. Un vrai tunnel publicitaire ! Madame Gavalda aurait-elle touché des commissions pour les placements de marques dans son roman ???

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⛔ Anna Gavalda, L’Échappée belle, éditions Le Dilettante, 2009 (2001), 164 pages, 10 €.

[roman] « Le faon » Magda Szabó

Eszter aime l’homme qui a épousé la rivale de son enfance, sa bête noire : Angela ! Angela, l’ancienne petite fille trop parfaite de son village natal, restée un être de bonté et de beauté. La gamine lui faisait tellement envie avec son faon apprivoisée et sa cour d’admirateurs prompts à la choyer ! Aujourd’hui Esther est une comédienne célèbre, riche et admirée. Mais les frustrations de son enfance (entre un père malade, une mère trop occupée de son mari pour réellement voir sa fille et la ruine et la déchéance sociale de sa famille pourtant de vieille aristocratie hongroise) renaissent et s’exacerbent au contact de son amant-mari d’Angela. Car Angela symbolise tout ce que la petite fille que fut Eszter n’a pas connu, n’a pas eu, n’a pas été.

En une logorrhée confuse et décousue, commençant des phrases avant d’en finir d’autres, Eszter délivre, sans retenue, ses souvenirs, ses pensées intimes, ses obsessions et ses regrets, l’entièreté de sa vie intérieure. Elle déverse sa jalousie et sa rage ; plus même, sa haine. Elle se lamente, gémit, vocifère, enrage, crie, pleure… Elle se dévoile, au bord de la folie, souvent ignoble, cruelle et détestable, parfois immature, mais aussi fragile et touchante. Car, sous sa hargne, transparaissent les blessures d’enfance, les fantômes avec lesquels elle se bat encore.

Tu l’aurais sûrement aimé. Si je ne t’ai pas parlé de lui, c’est que je préfère, autant que possible, ne parler de rien à personne. Même à toi. Enfant, je me suis tue pendant de si longues années qu’il était trop tard, ensuite, pour apprendre à parler. Je ne sais que mentir ou me taire. Ma biographie est un mensonge. Ce qu’on dit de moi est un autre mensonge. Je mens avec tant de facilité que je pourrais en faire un métier. Quand j’ai compris que je ne parviendrais pas à énoncer la vérité, même à toi, j’ai su que rien ne pourrait me sauver. (p. 14)

Le texte, abrupt et tourbillonnant, frappe par sa maîtrise narrative. Sous son apparence de délire incohérent, le soliloque d’Eszter est une introspection admirable de clairvoyance. Car Eszter n’a aucune indulgence envers elle-même. Elle connaît ses défauts et ses faiblesses, elle les reconnaît, et nous les livre, en toute sincérité. Son monologue est celui d’une femme qui se confesse, se délivre enfin, et expie.

Le faon est un roman âpre, féroce et entêtant.

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⭐⭐ Magda Szabó, Le faon (Az oz), traduit du hongrois par Suzanne Canard, éditions Viviane Hamy, 2008 (1959), 236 pages, 21 €.

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