[thriller] « Disparu à jamais » Harlan Coben

Sur son lit de mort, la mère de Will lui adresse ces derniers mots : « Il est vivant ». « Il », c’est Ken, le frère de Will qui a disparu 11 ans auparavant après le meurtre de la jeune voisine, Julie Meyer, dont il est accusé. Pendant toutes ces années, Will l’a cru mort ! Persuadé de son innocence, Will part à la recherche de Ken. Mais au même moment, sa compagne Sheila disparaît… Et ceci n’est que le début d’une enquête pleine de retournements de situation où l’on croise des adolescentes prostituées, des trafiquants sans scrupules, un tueur psychopathe, sans oublier, pour faire bon poids, la mafia et le FBI.

Généralement, je n’aime pas beaucoup ce genre de roman que j’avale d’une traite, en une paire d’heure, prise par l’efficacité du récit. Je sais, cela peut paraître paradoxal… Mais je m’explique : ce genre de polar systématise la technique du rebondissement permanent. Certes, c’est efficace : on tourne page après page avec frénésie, totalement happé par le suspense, et assurément on passe un bon moment de lecture. Toutefois, les rebondissements sont bien souvent une peu trop « gros » et l’intrigue improbable, et je n’arrive jamais à faire totalement abstraction du procédé, je cherche toujours à en disséquer la mécanique trop bien huilée et à en relever les incohérences, ce qui m’empêche de pleinement adhérer au récit.

Ainsi, je reconnais à Harlan Coben un vrai talent de narrateur et Disparu à jamais est un bouquin lu avec plaisir, mais très vite oublié une fois refermé.

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♥ Harlan Coben, Disparu à jamais (Gone for good), traduit de l’américain par Roxane Azimi, éditions Pocket, collection Pocket thriller, 2004 (2002), 466 pages, 7,30 €.

[roman] « Boussole » Mathias Énard

[…] essayons de respirer profondément, de laisser glisser les pensées dans un immense blanc, paupières closes, mains sur le ventre, singeons la mort avant qu’elle ne vienne. (p. 47)

23h10. Sous le choc d’un diagnostic médical alarmant, Franz Ritter, musicologue et orientaliste viennois, n’arrive pas à dormir. Pour occuper son insomnie et tenir la peur à distance, il fuit dans l’opium et dans les souvenirs d’une vie d’étude, de voyages et d’amours tristes : dans un état quasi hypnotique, il ressasse ses obsessions, toutes liées à la musique, à l’Orient et à l’évanescente Sarah.

Ainsi, tout au long de cette longue nuit d’insomnie, au milieu de considérations purement triviales qui naissent tandis qu’il cherche le sommeil (les aboiements incessants du chien du voisin, sa vessie douloureuse), les idées de Franz se bousculent : Il divague, digresse, mêle réminiscences, fantasmes et réflexions, alterne nostalgie et mélancolie… Il entremêle des anecdotes de sa vie d’universitaire ou des souvenirs de lectures à de sinistres échos contemporains de la Syrie sous la menace de Daech ou des connaissances très précises sur Liszt ou Hammer-Purgstall… Il voyage (Vienne, Paris, Istanbul, Palmyre, Alep, Damas, Téhéran…), croise Heine, Liszt, Balzac, Bizet, Wagner, Flaubert, Kafka… personnages réels ou imaginaires, écrivains, poètes, musiciens, chercheurs, explorateurs… Et puis il évoque, aussi, en leitmotiv, les souvenirs entêtant liés à l’insaisissable Sarah, véritable héroïne du roman, femme érudite, aventurière et libre, éternellement ailleurs. Franz a toujours rêvé de la séduire sans jamais vraiment y parvenir, la perdant aussitôt conquise…

Un des objectifs du livre, a expliqué Mathias Énard, est de lutter contre l’image simpliste et fantasmée d’un Orient musulman et ennemi, de réhabiliter l’Orient face aux clichés de l’Occident en montrant tout ce qu’il nous a apporté. Véritable déclaration d’amour à l’Orient, rêverie savante, mélancolique et fiévreuse, Boussole est un roman foisonnant, dans les sinuosités duquel le lecteur se perd souvent. À mi-chemin entre le roman et l’essai, c’est un livre ambitieux, trop peut-être. Gonflé de références, c’est un texte plein de méandres qui enchâsse les récits et brasse les lieux, les époques, les personnages et les langues. C’est un récit passionné, et passionnant quand il raconte (une nuit chaste près de Sarah dans le désert ; le long récit, dans un jardin de Téhéran, d’un vieux professeur honteux) mais épuisant quand il énumère (sur la seule demi-page 122, en 25 lignes, Mathias Énard associe le nom de David, à ceux de Béla Bartók, Francisco Salvador Daniel, Félicien David, Rimski-Korsakov, Borodine, Gustave Courbet, Jules Vallès, Massenet et Delibes). C’est un livre fleuve, dense, sinueux, érudit et exigeant. Non que le style, sophistiqué, soit difficile, mais l’accumulation de références le rend parfois pesant. Et l’ampleur des thèmes qu’embrasse Mathias Énard dans ce récit, la somme proprement colossale de connaissances et références qu’il y déploie, grisent, étourdissent et assomment à la fois : à force de détails, le lecteur ne retient rien, laissé à l’écart d’un exposé trop électif.

J’aurais aimé aimer, mais j’ai eu du mal à en venir à bout.

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logo-goncourt♥ Mathias Énard, Boussole, éditions Actes Sud, 2015, 377 pages, 21,80 €.

Du même auteur : Rue des voleurs.

[roman] « Le chasseur Zéro » Pascale Roze

Laura grandit en solitaire dans un huis clos étouffant entre une mère dépressive et alcoolique, une grand-mère autoritaire et un grand-père distant. Son père ? Mort en 1945, alors que Laura n’avait que trois mois. Laura finit par découvrir qu’il était officier de marine et a été tué à Okinawa lorsque le cuirassé sur lequel il servait a été coulé par un kamikaze. Elle est alors hantée par le « chasseur Zéro », le kamikaze responsable de la mort de son père, dont elle entend en permanence dans ses oreilles le vrombissement de l’avion…

Le chasseur Zéro, prix Goncourt 1996, est un roman court, au style tendu, à l’écriture sèche et rigoureuse : 163 pages serrées à l’atmosphère angoissante. C’est l’histoire d’une obsession qui tourne à l’hallucination auditive. Car Laura, en découvrant le secret de la mort de son père, va développer une relation hallucinatoire, obsessionnelle et passionnelle avec le kamikaze responsable. Or, si j’aurais pu comprendre une quête du père (mais du père, il n’en est quasiment pas question) ou une certaine interrogation-fascination pour le kamikaze, je n’ai absolument pas adhéré à la passion amoureuse que Laura éprouve pour lui : malsain, morbide et incompréhensible. Impossible pour moi de m’identifier à Laura, que je ne comprends pas, alors que c’est elle la narratrice. Pascale Roze abuse du « je », présent dans chaque phrase, à chaque ligne. Ce « je » omniprésent sans que je puisse m’y identifier m’a tenu très éloignée du récit, extérieure à l’histoire, que j’ai lu sans plaisir.

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logo-goncourtPascale Roze, Le chasseur Zéro, éditions Albin Michel, 1996, 163 pages, 13 €.