[roman autobiographique] « L’Amant » Marguerite Duras

L'Amant - Marguerite Duras

coeurL’Amant, c’est LE fabuleux roman autobiographique de Marguerite Duras ; c’est l’un des récits d’initiation amoureuse parmi les plus troublants qui soit ; c’est aussi un des grands livres marquants dans ma vie de lectrice, pas tant pour l’histoire que pour le style Duras !

L’Amant relate la relation entre la narratrice, jeune fille blanche de 15 ans, et un riche Chinois du double de son âge. Dans l’Indochine coloniale de l’entre deux guerres, leur histoire est empreinte de transgression car tout les oppose : la situation sociale et ethnique, la différence d’âge… Cette aventure amoureuse, sublimée par un environnement extraordinaire, ne pourra survivre : la jeune fille repartira en France et cet amour restera en suspens…

Mais L’Amant n’est pas qu’une histoire d’amour inaboutie. En effet, derrière la trame de cet amour au goût d’inachevé et teinté de mélancolie, Marguerite Duras offre un récit à plusieurs niveaux de lecture : elle évoque en filigrane la violence et la douleur de son histoire familiale (la brutalité du frère aîné, l’amour mais aussi l’insuffisance de la mère, l’adoration pour le petit frère et la douleur de sa perte) et, déjà présente, l’envie d’écrire. Pourtant, cette histoire, Marguerite Duras ne la mettra par écrit que 55 ans après, à l’âge de 70 ans… C’est le temps qu’il lui faudra pour accéder à elle-même et révéler enfin les sentiments que lui inspira le jeune Chinois, et révéler aussi les liens difficiles qui l’unissaient à sa mère et à ses frères.

Pour autant, malgré l’utilisation du « je » qui laisse entendre la voix de l’auteur, on ne peut assimiler ce roman à une pure autobiographie. En effet, dans son livre, Marguerite Duras ne semble pas avoir la volonté de réalité. Son imagination se mêle à sa mémoire dans une narration « éclatée » qui papillonne en suivant le cours décousu des pensées et souvenirs de la narratrice, qui oscille entre passé et présent, qui utilise l’ellipse et la suggestion autant que la redondance, certains moments étant tus ou à peine évoqués quand d’autres anecdotes sont racontées plusieurs fois, un souvenir se reliant à l’autre parfois par une simple association d’idées… Si ce style décousu peut déconcerter, moi il m’a enchantée, tout comme m’ont émerveillées la langue pure et la formidable efficacité de l’écriture, très poétique, et basée sur l’économie du mot. Un peu moins de mots, un peu plus de silence, Marguerite Duras excelle dans l’art de l’épure, l’évocation faite à mi-voix qui laisse place à l’imaginaire pour combler les manques de son récit. Enfin, et pour en revenir au « sujet », Marguerite Duras conjugue aussi avec beaucoup de finesse la pudeur et l’impudeur dans son évocation de la découverte du plaisir physique.

Plus qu’un roman, ce livre est un envoûtement !

Tous, dit la mère, ils tournent autour d’elle, tous les hommes du poste, mariés ou non, ils tournent autour de ça, ils veulent de cette petite, de cette chose-là, pas tellement définie encore, regardez, encore une enfant. Déshonorée disent les gens ? et moi je dis : comment ferait l’innocence pour se déshonorer ?

Cet amour insensé que je lui porte reste pour moi un insondable mystère. Je ne sais pas pourquoi je l’aimais à ce point là de vouloir mourir de sa mort. J’étais séparée de lui depuis dix ans quand c’est arrivé et je ne pensais que rarement à lui. Je l’aimais, semblait-il, pour toujours et rien de nouveau ne pouvait arriver à cet amour. J’avais oublié la mort.

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logo-goncourt♥ ♥ ♥ Marguerite Duras, L’Amant, éd. de Minuit, 2005 (1984), 141 pages, 10 €.

[roman] « Bruits du cœur » Jens Christian Grøndahl

Bruits du cœur - Jens Christian Grøndahl

J’ai reçu une lettre de mon plus vieil ami cinq jours après sa mort. Ce n’était pas une lettre d’adieu. Il a été victime d’une crise cardiaque pendant une partie de squash, à Manhattan. Je n’aurais pas cru que l’on puisse mourir ainsi, à notre âge. Adrian venait juste d’avoir trente-neuf ans, j’étais son cadet de deux semaines. Il avait habité New York ces quatorze dernières années. Nous ne nous étions guère vus durant ce temps, mais il m’écrivait fréquemment, plus souvent qu’il ne recevait de réponses. Désormais, c’est moi qui serait plus âgé que lui, toujours plus, et si tant est que je vive assez vieux, il m’apparaîtra alors comme un jeune homme que j’ai connu autrefois. (p. 11)

Adrian, l’ami d’enfance, le presque frère, beau, blond, riche, intelligent, est mort. Et le survivant, c’est le narrateur, ce « je » qui remonte le cours de cette amitié d’enfance qui s’est distendue avec le temps et l’éloignement géographique.  Le narrateur revient sur sa rencontre avec Adrian, leur complicité d’enfance, leurs premiers émois sentimentaux, leurs choix professionnels, l’un partant faire carrière dans la finance à New York, l’autre restant à Copenhague, renonçant à ses ambitions d’architecture pour devenir marchand d’estampes japonaises. Et puis, entre les deux hommes, il y eut Ariane, sœur de l’un et maîtresse de l’autre. Et, pour l’un comme pour l’autre, à un moment, le désir d’être l’autre… Le narrateur cherche à comprendre les mouvements du cœur et du désir qui ont donné à la vie d’Adrian et à la sienne, intimement liées, leurs contours parfois chaotiques. Et, finalement, en questionnant l’histoire de leur amitié, c’est sa propre vie qu’interroge le narrateur :

Suis-je en train de raconter cette histoire pour Adrian, ou pour moi ? Plus je m’enfonce dans mon souvenir, plus j’ai le sentiment que c’est moi que j’essaie de sauver, de dépêtrer d’Adrian. (p.89)

Bruits du cœur est un roman lent et mélancolique, un roman de l’intime qui se penche sur tous les « inachevés » que nous laissons après nous. Mais on a beau chercher à reconstruire le passé, il échappe toujours, et oblige à se contenter d’interprétations insatisfaisantes…

Bruits du cœur possède aussi un certain niveau de licencieux (familles éclatées, inceste, perversions sexuelles), mais le scabreux est y énoncé avec tellement de pudeur, de subtilité et de neutralité, sans préjugé moral, qu’il en devient presque naturel et ordinaire. Dans ce roman où s’entremêlent de multiples intrigues, Jens Christian Grøndahl explore ainsi toutes les facettes de l’amour humain.

Bruits du cœur est un roman pudique et sensible, qui mêle aussi bien des émotions intimes que des réflexions subtiles sur la vie et sur l’être et son devenir.

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♥ Jens Christian Grøndahl, Bruits du cœur (Hjertelyd), traduit du danois par Alain Gnaedig, éditions Gallimard, collection Du monde entier, 272 pages, 21 €.

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[roman] « La Nature des choses » Marianne Brun

La Nature des choses - Marianne Brun

Tout a commencé par un appel téléphonique. Il était 21 heures 21. L’été 1982 venait de commencer. Les autocars roulaient sans encombre, le Tour de France partait le lendemain depuis la Suisse, la demi-finale catastrophique entre la France et l’Allemagne de l’Ouest durant la Coupe du monde de football n’avait pas encore eu lieu, le groupe Blondie était soudé, Patrick Dewaere toujours en vie, le Sida n’existait pas, Internet non plus, ni E.T., ni même Thriller. (p. 9)

Lausanne, été 1982. Gaby, « en vrai c’est Gabrielle », neuf ans « presque et demi » est une petite fille vive et malicieuse qui s’apprête à lire son « premier vrai roman » en compagnie de sa tortue Dynamite. Mais ce soir-là, rien ne va : un coup de fil, et son monde s’écroule. Sa mère pleure, crie « Salaud ! Salaud ! », embarque meubles, fille et tortue, et va se réfugier chez l’oncle Riton, concierge d’un immeuble pourri dans le sordide quartier des abattoirs. Gaby est consternée et n’a plus qu’une seule idée en tête : retourner auprès de son père. Mais comment faire ? Peut-être le vieux Jonas, résidant au 4e étage, pourrait-il l’aider ? Car Jonas possède un Solex !

La Nature des choses est un « feel good book », un petit livre plein de fraîcheur, de farfelu et d’humour, porté par des personnages hauts en couleur habillement croqués. A commencé par Gaby, gamine débrouillarde et maligne, un peu dépassée par les événements mais bien décidée à mener son monde ! Il y a aussi sa mère, Adélaïde, qui déprime en écoutant Cure (ce qui n’a jamais consolé personne) ; l’oncle Riton, toujours gueulard, toujours tiré à quatre épingle, et qui cache bien son jeu ; le vieux couple du 4e, Jonas et Solange, délicieusement fantasques, et amoureux comme au premier jour ; Gilou, prêt à se mettre à nu (littéralement) pour conquérir sa belle ; sans oublier le Café du Boucher (personnage à part entière), sa patronne plantureuse et ses habitués… Et les péripéties s’enchaînent avec une belle vigueur narrative !

Les romans adoptant le point de vue d’un enfant sont souvent « à côté », pour ne pas dire ratés. Pas celui-ci (malgré quelques longueurs). Ici, on se laisse porter par la fausse candeur de Gaby et son récit espiègle où les malheurs contiennent une dose de burlesque et où le burlesque sait être touchant. Car la légèreté du ton recouvre un propos plus grave : cet été 1982 sera pour Gaby un bouleversement : elle va découvrir les silences, les mensonges et les failles du monde des adultes et comprendre qu’elle va devoir y trouver sa place…

La Nature des choses doit aussi une partie de son charme à son cadre : Marianne Brun fait revivre avec justesse les années 1980 en ponctuant son récit de détails et références comme autant de clins d’œil au lecteur : en ce temps-là, on écoutait Blondie, le divorce n’était pas encore banal, l’ordinateur innovait avec le Commodore 64, le Tour de France partait de Suisse, le Sida n’existait pas, Internet non plus, et l’homosexualité était hors-la-loi.

Marianne Brun nous entraîne ainsi dans un roman initiatique joyeux, tendre et drôle, où la gravité du propos est allégée par le regard frais de sa jeune narratrice.

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♥ Marianne Brun, La nature des choses, éditions L’Age d’Homme, 2016, 273 pages, 18 €.

Du même auteur : L’accident.

Ce roman m’a été envoyé par les Éditions L’Âge d’Homme, merci à eux.