[théâtre] « La Bonne Âme du Se-Tchouan » de Jean Bellorini, d’après Bertolt Brecht

Au Se-Tchouan, province reculée et miséreuse de Chine, le jeune marchand d’eau Wang guette l’arrivée d’un dieu, un « éclairé ». Ce dernier va de ville en ville à la recherche d’une bonne âme. Lorsque l’éclairé arrive au Se-Tchouan, Wang lui propose de lui trouver un endroit où dormir. Seule la prostituée Shen Té accepte, bien que cela lui fasse perdre des clients. Pour la remercier, l’éclairé lui donne de l’argent ; à elle d’en faire bon usage. Elle acquiert alors un petit débit de tabac. Mais elle se retrouve vite confrontée à la médiocrité et la cupidité de ses voisins, prompts à abuser de sa bonté. Shen Té s’invente alors un cousin, Shui Ta, redoutable homme d’affaires qu’elle convoque à chaque difficulté. Une double identité difficile à assumer…

Théâtre choral (18 comédiens sur le plateau !), ce spectacle est parsemé d’intermèdes chantés par les comédiens accompagnés par un pianiste. La musique oscille entre le populaire d’une fanfare et des morceaux de musique sacrée dont la gaieté et la beauté subliment le sordide des situations. Ces intermèdes musicaux permettent ainsi de « désamorcer » les passages trop pesants et de prendre du recul par rapport à la gravité du propos. Mais si certains de ces intermèdes sont réellement cocasses et incisifs, ils sont finalement souvent redondants et surtout beaucoup trop nombreux, allongeant artificiellement la pièce qui en devient un peu empesée. Le déroulement linéaire du spectacle est ainsi fragmenté par divers procédés de recul : commentaires narrés, apartés en direction du public, intermèdes chantés, scènes insolites et changements de décors à vue. Mais après l’entracte, le rythme s’essouffle un peu…

La Bonne Ame du Se-Tchouan - Polo Garat OdessaPhoto : Polo Garat Odessa

Le décor, un grand espace vide, comme un terrain vague, s’anime petit à petit avec des changements de décors à vue, décors qui mêlent réalisme contemporain et stylisation. Et certaines images sont vraiment très belles, tendant à la féerie, telle la scène de pluie protégeant les amours de Shen-Té et de Sun, l’aviateur sans avion. Mais la priorité reste donnée au jeu des acteurs, tous très engagés et convaincants, avec une mention spéciale pour Karyll Elgrichi, la comédienne jouant le double rôle de Shen Té / Shui Ta qui passe de l’un à l’autre avec virtuosité.

La Bonne Ame du Se-Tchouan - Polo Garat OdessaPhoto : Polo Garat Odessa

Cette dichotomie entre la bonne Shen Té et le tranchant Shui Ta nous amène à examiner une série de questionnements éthiques et politiques sur le pouvoir de l’argent, sur l’amour-marchand face à l’amour-passion, sur la violence du monde, sur les contradictions de la nature humaine, sur les difficultés de se libérer des contraintes sociales, sur le discrédit des dieux… Misère physique, sociale, morale, Brecht se fait l’écho d’un monde en chaos et livre une charge virulente contre la religion et le capitalisme.

Jean Bellorini et sa troupe de comédiens-chanteurs nous proposent un théâtre épique, entre la fable et le réel, le rêve et le cauchemar, naviguant entre l’espoir et la peur… Ils font résonner La Bonne âme du Se-Tchouan de manière universelle et atemporelle. Car c’est d’aujourd’hui, d’hier et de demain, d’ici et d’ailleurs, que nous parle ce spectacle vif et drôle, mais aussi terrible tant le propos et le constat final s’avèrent désespérés, et désespérant :

La vie n’est pas tellement portée au drame. Elle ne sait pas ce que c’est que Oui ou Non, Blanc ou Noir, Tout ou Rien. Ces éléments contraires peuvent se retrouver à l’intérieur d’une même personne. »

Oui, c’est moi. Shen Té, Shui Ta, je suis les deux à la fois. Votre ordre des temps passés, d’être bonne et de vivre à la fois, comme un éclair, m’a déchirée en deux moitiés. Je ne sais comment c’est arrivé : je ne pouvais à la fois être bonne envers autrui et bonne envers moi. »

______________________________

⭐⭐ La Bonne Âme du Se-Tchouan
D’après Bertold Brecht
Mise en scène de Jean Bellorini
Compagnie Air de Lune
Durée : 3h30
Spectacle vu le 18/10/2013 au TNT, Théâtre National de Toulouse.

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7 commentaires sur “[théâtre] « La Bonne Âme du Se-Tchouan » de Jean Bellorini, d’après Bertolt Brecht

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    1. La Compagnie Air de Lune va être en tournée avec cette pièce tout 2014… ça dépend donc d’où tu vas au théâtre ? Sait-on jamais ? Si tu allais voir la même mise en scène, on pourrait comparer nos impressions !

  1. Ah mais c’est la même! Cie Air de lune, Jean Bellorini, je le verrai le 7 février à Chateauroux.
    Mais comme je vais très rarement au théatre, j’ignore si mon avis sera valable (il y aura au même endroit La mouette, dans les 4 heures, truc moderne venu d’Avignon, je me refuse à tenter…un Brecht suffira…)

    1. Pour « La Mouette », si c’est la version de Nauzyciel présentée à Avignon en 2012, tu peux passer ton tour sans regrets ! Je l’ai vu à la Cour d’honneur à Avignon, et c’est une horreur : pompeux, prétentieux, empesé et interminable !

  2. Oui, c’est Nauzyciel, Avignon, je ne le « sens » pas d’avance, il parait qu’on a changé un peu le déroulement de la pièce (et comme je ne connais pas la pièce, je préfère en avoir sa version plus classique!) Mais je connais quelqu’un qui ira (!) on verra les réactions…

    1. Nauzyciel fait commencer son adaptation par l’événement final… mais ce n’est pas ça qui m’a le plus gêné ! Par contre les chorégraphies avec masques de mouettes…

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