[roman] « A suspicious river » Laura Kasischke

A suspicious river - Laura Kasischke

La première fois que j’ai eu des relations sexuelles avec un homme pour de l’argent, ce fut en septembre – l’été semblait toujours là, mais le chauffage était déjà allumé dans la chambre du motel, et j’avais l’impression d’avoir la gorge tapissée de poussière. L’homme en question était terne, il avait de petits yeux, il n’était pas plus grand que moi, et il paraissait apeuré. Il refusait de me regarder. Quand je lui ai demandé ce qu’il voulait que je fasse, il m’a répondu : « C’est ton boulot. »

À Suspicious River, petite bourgade du Michigan, le Swan Motel propose des chambres avec vue sur la rivière pour 60 dollars. Et pour 60 dollars de plus, vous pouvez bénéficier de la « compagnie » de Leila, la jeune et jolie réceptionniste de l’établissement. Pour quelles raisons Leila vend-elle son corps ? A priori pas pour l’argent, qu’elle économise comme sans y penser, amassant simplement les liasses dans un tiroir, en prévision d’on ne sait quoi. Visiblement, pas pour le plaisir charnel non plus, puisqu’elle attend juste que « cela passe », avant de rentrer chez elle pour rejoindre Rick, son mari, qui ne se doute de rien. En fait, elle s’en fout. De tout. Leila est une gentille fille qui s’ennuie. Et peu à peu la violence, la folie s’insinuent : une nuit, Leila rencontre le séduisant et brutal Gary et en tombe amoureuse. Encourageant ses pulsions autodestructrices, Gary la pousse à se mettre toujours plus en danger, et elle se laisse entraîner dans une spirale sans fond, jusqu’à ce qu’il soit trop tard…

Froide narratrice de sa destinée, Leila déballe son présent et son passé dans un certain désordre, sans pudeur et sans scrupule. Elle ne semble jamais coïncider tout à fait avec ce qu’elle raconte : elle est là et aussi un peu ailleurs… Elle navigue dans une sphère parallèle, en deçà de la conscience, insensible au monde. Elle traverse les événements comme détachée de tout, comme absente d’elle-même. Leila n’a pas de fantasme, pas de rêve, plus d’envie. Juste un passé traumatique qui la brise tous les jours et la laisse comme désincarnée… Objet sexuel bientôt bon pour la casse.

Laura Kasischke n’élève jamais la voix pour raconter la vie sans issue de cette fille complètement perdue. Elle dit juste le trouble, la perte de soi, et une certaine douceur opaque. Son écriture est tour à tour hyperréaliste, violente et crue, parfois lyrique. C’est aussi une Amérique fissurée de l’intérieur que nous dévoile Laura Kasischke dans ce thriller d’ambiance, trouble et névrotique, qui raconte un naufrage silencieux.

Premier roman de Laura Kasischke, A suspicious river réunit déjà ses thèmes de prédilection : la solitude, le deuil, les relations mère-fille, l’apparente normalité qui dissimule des abîmes insoupçonnés, insoupçonnables, les traumatismes du passé, le danger qui guette, la montée de l’angoisse… Mais surtout, elle fait du lecteur un voyeur fasciné : la lecture d’un livre de Laura Kasischke n’est pas toujours confortable, mais saisissante et palpitante, sans aucun doute. Et plus le roman avance, et plus l’horreur croît, jusqu’au final, terrifiant !

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⭐⭐ A suspicious river (Suspicious River), Laura Kasischke, traduit de l’anglais par Anne Wicke, éd. Christian Bourgeois, 1999 (1996), 403 pages, 150 F.

Du même auteur : Rêves de garçons, En un monde parfait, Esprit d’hiver.

Lire & délires Thématique : adultère

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10 responses to “[roman] « A suspicious river » Laura Kasischke”

  1. pralineries says :

    Même si ce n’est pas mon favori de l’auteur, je trouve également qu’il annonce bien les thèmes récurrents de ses oeuvres.

    • BlueGrey says :

      Oui, c’est même assez étonnant, mais tout est déjà là ! Et elle va approfondir ou développer chacune de ces thématiques dans ses autres romans… tout en sachant se renouveler, que ce soit par le style de narration, l’angle de « prise de vue »…

  2. choupynette says :

    je ne connaissais pas ce titre-là! j’avais trouvé pas mal un de ses précédents romans, IN a perfect world. Elle met beaucoup de distance entre ses lecteurs et ses personnages, et pourtant on se laisse embarquer…

  3. anjie says :

    C’est ta copine en ce moment, Laura 🙂

  4. ingannmic says :

    C’est à ce jour mon titre préféré de cet auteure, parce qu’il est exempt de cette tendance qu’elle a à bâtir ses intrigues à partir de schémas caricaturaux.

    • BlueGrey says :

      Ah tien ?! Je n’ai pas ressenti cela dans mes autres lectures !? Enfin si, un peu dans « Esprit d’hiver », mais j’ai aimé quand même !

  5. ingannmic says :

    Cette tendance que je cite ne m’a pas empêché d’apprécier ses autres titres, mais a mis un bémol à cette appréciation. En même temps, je n’en ai pas lu des tonnes (4 au total…). Mais dans au moins deux, l’histoire est bâtie sur la même idée de départ : elle met en scène un environnement si « rose bonbon » qu’il en paraît factice, pour mieux le pulvériser avec l’introduction d’un événement tragique. Ce n’est pas, en soi, une mauvaise idée, mais dans les deux cas, j’ai trouvé qu’elle aurait pu être traitée avec davantage de subtilité (les deux titres en questions sont La couronne verte, et La vie devant ses yeux).

    • BlueGrey says :

      Deux titres que je n’ai pas encore lu… Mais il est vrai que l’on retrouve souvent le schéma « failles sous des apparences idylliques » dans les romans de Laura Kasischke.

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