[roman] « So long, Luise » Céline Minard

J’ai choisi cet hôtel pour la multitude de libellules déprimées qui baguenaudent autour des piliers entre les roseaux – bleu Porsche, ahanant du coffre avec une pulsation de métronome, pour ses trompettes aussi, qui poussent en paillasse dans le bois, pour le blé à tige bleue, à tête d’or, qui nappe la colline au loin jusqu’aux premiers jours d’août, et parce que j’apprécie, quand j’arrive à faire les six cents pas quotidiens qui me sont prescrits, de croiser un tapis de cinq fleurs de petit liseron posé sur un bout de ravine sèche à côté d’une merde fraîche.

Installée à l’ombre d’un saule, dans le jardin, la vieille dame, auteur à succès, reprend une dernière fois la rédaction d’un texte auquel elle travaille depuis plusieurs décennies : son testament. À cette occasion, elle revient sur son enfance, ses écrits, son éblouissante rencontre avec Luise, leurs pérégrinations et leurs aventures, les personnages baroques croisés en chemin… Leur vie commune, joyeuse et excentrique !

Le récit épouse la forme d’un long monologue fantaisiste : il virevolte d’un souvenir à l’autre, d’une époque à l’autre, mêlant réminiscences, divagations, mensonges et fantasmes… Il débute à mots calmes et sages, mais bien vite l’impertinence de la narratrice transparaît ; vieille dame indigne, elle raconte sans pudeur Luise, l’objet de son amour et de son désir, et leur vie fantaisiste. Vrai-fausse confession, les aveux de la vieille dame n’ont rien d’une repentance ! Il s’agit plutôt d’un hymne à la jouissance : jouissance des mots, jouissance de la nature, jouissance des autres, jouissance de la vie… Et puissance de l’imaginaire. Car on découvre bientôt que la vieille dame malicieuse réinvente en partie son histoire : elle y opère de formidables métamorphoses, brise les apparences, enchante la réalité qu’elle peuple de gnomes, de lutins, d’elfes et de fées… Elle crée un monde à sa démesure, un monde sauvage et fantastique, seul réceptacle possible à la voracité de son amour pour Luise.

Récit fantasque d’une existence truculente et décomplexée, ce roman se déploie en soubresauts : l’écriture passe d’un registre à l’autre, mêlant langue étrangère, vieux parler, vindictes et paroles chuchotées ; le style est savant et vivant ; la langue est tour à tour prosaïque et lyrique, inventive, intensément poétique…

So long, Luise est un livre singulier, hétéroclite, puissant et sensuel, dans lequel parfois on perd repère. Pour en saisir la magie, il faut en accepter l’étrangeté.

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♥ ♥ So long, Luise, Céline Minard, éd. Rivages poche, 2014 (2011), 235 pages, 7 €.

Du même auteur : Faillir être flingué.

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8 responses to “[roman] « So long, Luise » Céline Minard”

  1. keisha41 says :

    Par ce roman j’ai découvert l’auteur, vraiment à suivre (ensuite j’en ai lu d’autres)

    • BlueGrey says :

      J’ai découvert cet auteur avec « Faillir être flingué », une chronique de la conquête de l’Ouest pleine de souffle et d’humour, et je suis franchement enthousiasmée par le talent de la dame !

  2. sokera says :

    Il me semble que tu en as déjà parlé quelque part non ? car le résumé me dit quelque chose… en tout cas s’il n’est pas déjà réservé je veux bien que tu me le prête celui là ! 😉

    • BlueGrey says :

      Je t’en ai sans doute parlé pendant ma lecture, tellement j’étais enthousiaste ! 😉
      Je te le mets de côté…

  3. lydieetseslivres says :

    Un auteur que je ne connais pas mais que tu donnes envie de découvrir.

  4. Hélène says :

    Keisha me l’avait conseillé, si tu insistes je vais finir par craquer !

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