[roman] « Percival Everett par Virgil Russell » Percival Everett

Percival Everett par Virgil Russell - Percival Everett

Tiens, je vais te raconter mon rêve, dit mon père. (p. 13)

Un homme rend régulièrement visite à son père âgé vivant dans une maison de retraire. Le père, écrivain, accueille son fils par des bribes de récits couchées sur le papier, lui en fait lecture, lui demande de les poursuivre. Le fils joue le jeu, prend la parole au narrateur, poursuit les divers récits entamés… Les récits du père, du fils, et de leurs différents personnages se chevauchent alors, s’entremêlent, au point que l’on ne sait plus toujours qui parle, qui est le narrateur : le père ? Le fils ? Un de leurs personnages ? Pour compliquer encore les choses, le texte suggère parfois que le narrateur est bel et bien le fils imaginant ce que son père imagine que son fils aurait pu écrire… (oui oui, tout cela est parfois un peu confus !)

Sans vouloir compliquer les choses, comme si je ne m’en foutais pas complètement, ce serait toutefois pure négligence de ma part que de ne pas clarifier la totale absence de clarté quant à une question instamment taraudante, à savoir : mais qui exactement raconte cette putain d’histoire ? Il est des lecteurs chers lecteurs, et j’use modestement de ce pluriel comme pouvant, le cas échéant, ne renvoyer qu’à un lecteur unique, mais comptabilisé à plusieurs reprises au fil des jours, qui réclament un certain degré de spécificité s’agissant de l’identité du narrateur. Est-ce un vieil homme ou le fils du vieil homme ? Non que je sois par nature enclin à me comporter avec déférence envers quelque lecteur que ce soit, ni envers quiconque, d’ailleurs, mais je vais clarifier la question tout de suite, aussitôt, right now : c’est moi qui raconte l’histoire. (p. 150)

Je suis un vieillard comateux écrivant ici et de temps en temps ce que mon fils vivant ou mort pourrait écrire s’il écrivait à moins que je ne sois un fils vivant ou mort écrivant ce que mon père mourant pourrait écrire comme ayant été écrit par moi. Je suis un énoncé performatif. (p. 288)

Mais revenons-en à l’histoire… qu’elle est-elle donc ? Le fil conducteur du récit est une belle et émouvante déclaration d’amour filial. En récit secondaire (très cocasse) il y a la lutte des pensionnaires de la maison de retraire du père contre un gang d’aides-soignants brutaux. Quand le narrateur esquisse les portraits peu avantageux des garçons de salle, ou quand il évoque son histoire personnelle, on plonge totalement dans le récit, on en oublie les questions de narrateur, de point de vue, de réalité ou de fiction… on est simplement captif de l’histoire ! A cela se mêle les récits initiés par le père (ou le fils ?) : Murphy, propriétaire de ranch dont le cheval a reçu une balle ; le second Murphy (ou le même ayant changé de profession sur une lubie de l’auteur ?), le médecin-photographe en charge d’un patient dealer et obèse ; Meg Caro, la jeune femme en quête d’un père…

Percival Everett multiplie ainsi les couches narratives, mais ce n’est pas tout ! A cette narration multiple, il entremêle des extraits de dialogues, de poésie, de correspondance, des listes, des néologismes, des passages en langues étrangères, des citations, des photographies noir et blanc, des références littéraires (Dante), des réflexions sur le langage et la communication…

Je veux que ça sonne comme du non-sens, que ça en ait le rythme, la cadence, la musique, l’harmonie, l’animation, l’euphorie, la mélodie, le contrepoint, la lyrhporicité, le marcato, la fidicinalité, la vigueur, l’isotonicité, la lyriformité, du non-sens. (p. 86)

A la lecture d’un tel synopsis, le lecteur potentiel pourrait prendre peur, penser à un de ces romans autoréférentiels, métafictionnels, expérimentaux un peu abscons… Et il y a un peu de ça dans ce roman comme possédé d’une énergie propre un peu folle, bouclant sur lui-même, avec des histoires dans les histoires et un narrateur multiple. Mais il y a aussi beaucoup plus que ça ! Percival Everett démontre, une fois de plus, qu’une œuvre fictionnelle peut être intellectuelle tout en restant lisible, émouvante (l’expression, très pudique, d’un amour filial) et même drôle (les frasques des pensionnaires de la maison de retraite). Plus encore que dans ses autres œuvres, Percival Everett se joue des conventions narratives, pénètre au cœur des mystères du langage et de la fiction tout en introduisant dans son récit une dose salutaire de satire et d’autodérision, sans oublier d’évoquer la question raciale.

Et si l’on accepte d’être décontenancé par un roman sans structure narrative classique, on découvre un roman très riche, à la fois réflexion sur la fiction et expérimentation sur l’écriture. Et la « préface » présentée vers la fin du livre de conclure que ce roman

ne semble être guère plus qu’une tentative de discerner les meilleurs moyens pour accéder à quelque bonheur en cette vie. (p. 205)

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♥ ♥ Percival Everett par Virgil Russel (Percival Everett by Virgil Russell), Percival Everett, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Anne-Laure Tissut, éd. Actes Sud, coll. Lettres anglo-américaines, 2014 (2013), 301 pages, 22 €.

Du même auteur : Effacement, Désert américain, Pas Sidney Poitier & Montée aux enfers.

Une lecture commune avec Ingannmic.

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6 responses to “[roman] « Percival Everett par Virgil Russell » Percival Everett”

  1. ingannmic says :

    Je suis ravie que cette lecture commune ait été l’occasion, pour toutes les deux, d’un vrai moment de plaisir (en même temps, Everett ne m’a jamais déçue)..

  2. lepapou says :

    Je ne peux pas…ne pas le noter. Merci
    Le Papou

  3. keisha41 says :

    Je constate en fin de billet que tu lis vraiment beaucoup de cet auteur! J’aimerais en faire autant (je n’en ai lu que deux, excellents)

    • BlueGrey says :

      Oui, j’aime beaucoup cet auteur ! Ses écrits sont toujours intelligents. Il porte un regard très acéré sur la société américaine et ses travers, sans oublier une bonne dose d’humour ! J’adore !

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