[roman] « Neige » Orhan Pamuk

Neige - Orhan Pamuk

Le silence de la neige, voilà à quoi pensait l’homme assis dans l’autocar juste derrière le chauffeur. Au début d’un poème, il aurait qualifié ainsi l’état de ses sentiments, de « silence de la neige ».

Ka, poète turc occidentalisé, quitte son exil allemand pour se rendre à Kars, petite ville d’Anatolie, en Turquie, près de la frontière arménienne. Officiellement, il vient pour écrire un article sur les élections municipales (qu’on dit en passe d’être gagnées par les islamistes) et sur le suicide de jeunes filles voilées auxquelles on interdit l’accès à l’école. En réalité, Ka désire surtout retrouver la belle Ipek, ancienne camarade de faculté, qu’il rêve de ramener avec lui à Francfort.

A Kars, après des années stériles, Ka écrit 19 poèmes. Il les écrit sans effort, venus d’une inspiration soudaine et fluide, alors que la ville, totalement isolée par la neige, va être la scène d’un putsch militaire anti-islamiste qui tourne au massacre. Mais Ka, bien que mêlé (bien malgré lui) à toute une série d’événements totalement surréalistes (coup d’Etat en pleine représentation théâtrale, arrestations, tortures, assassinats, exécutions…). Ainsi plongé au sein de la terreur, Ka avance pourtant comme dans un rêve, voyant tout à travers le filtre de ses seules préoccupations : son inspiration poétique retrouvée et sa passion grandissante pour Ipek.

Orhan Pamuk n’est pas tendre avec son héros ; il ironise sur son art, se moque de Ka délirant sous de soudaines inspirations poétiques, le décrit mélancolique, indécis, lâche et d’une jalousie destructrice. Voulant plaire à tout le monde, Ka se laisse successivement manipuler par les factions adverses. C’est un personnage veule, empêtré de contradictions et, malgré tout, étonnamment attachant dans sa quête obstinée du bonheur.

Au fil d’un scénario labyrinthique, parfois surchargé, je me suis par moment sentie perdue dans les méandres de références historiques ou théologiques que je ne maîtrise pas. Neige est un roman dense, qui mêle une foultitude de personnages aux opinions contradictoires (et dont les nuances sont parfois difficiles à appréhender), qui traite de sujets d’ordre politique très actuels (l’identité de la société turque, la confrontation entre nationalistes laïques et islamistes radicaux, la nature du fanatisme religieux, la laïcité, la condition des femmes, l’occidentalisme…), mais aussi de thèmes universels (le sens de la vie, la nature de l’amour, la foi…) et qui surprend par son ton à la fois contemporain, poétique et mélancolique.

Mais Orhan Pamuk nous avait prévenu ; en exergue de son roman, il cite Stendhal (La Chartreuse de Parme) :

La politique dans une œuvre littéraire, c’est un coup de pistolet au milieu d’un concert, quelque chose de grossier et auquel pourtant il n’est pas possible de refuser son attention. Nous allons parler de fort vilaines choses.

Neige est un roman plein de neige et de coups de pistolet, rempli de ces deux univers difficilement conciliables : la politique et la poésie…

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⭐ Orhan Pamuk, Neige (Kar), traduit du turc par Jean-François Pérouse, éd. Gallimard, coll. folio, 2007 (2005), 624 pages, 9,50 €.

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