[roman] « Naissance d’un pont » Maylis de Kerangal

Naissance d'un pont - Maylis de Kerangal

Au commencement, il connut la Yakoutie du Nord et Mirnyoù il travailla trois années. Mirny, une mine de diamants à ouvrir sous la croûte glaciale, grise, sale, toundra désespérante salopée de vieux charbon malade et de camps de déportés, terre déserte baignée de nuit à engelures, cisaillée onze mois l’an d’un blizzard propre à fendre le crânes, sous laquelle sommeillaient encore, membres épars et cornes géantes bellement recourbées, rhinocéros en fourrures, bélougas laineux et caribous congelés – cela il se l’imaginait le soir attablé au bar de l’hôtel devant un alcool fort et translucide, la même pute subreptice lui prodiguant mille caresses tout en arguant d’un mariage en Europe contre loyaux services mais ne la toucha, pouvait pas, plutôt rien que baiser cette femme qui n’avait pas envie de lui, il s’en tint là.

Venus de Chine, de Bobigny, du Kentucky ou de Russie, une foultitude d’hommes et de femmes convergent pour travailler à la construction d’un monumental pont suspendu qui doit désenclaver Coca, ville imaginaire de Californie, encore timide cité décidée à devenir tentaculaire. On suit plus particulièrement la trajectoire d’une poignée de ces personnages dont les vies, pour un temps, sont suspendues à l’élaboration du pont. Il y a John Johnson dit « le boa », le maire de Coca ; Georges Diderot, le rugueux chef de chantier, baroudeur infatigable et sans attache ; Summer Diamantis, la fille qui fait du béton ; Sanche Cameron le grutier qui découvre la politique ; Katherine Thoreau, l’ouvrière aux prises avec un mari hargneux ; Mo Yun, ex-mineur chinois de 17 ans ; Soren Cry, recherché pour avoir commandité le meurtre de sa compagne à l’aide d’un ours ; ainsi qu’une multitude d’autres, « flux sonore, épais où se mélangent rôtisseurs de poulets, dentistes, psychologues, coiffeurs, pizzaiolos, prêteurs sur gages, prostituées, écrivains publics, vendeurs de tee-shirts au poids, etc. ». Et puis, sur l’autre rive, il y a la forêt, encore vierge, havre pour les oiseaux migrateurs et les peuplades indiennes…

Derrière son titre sobre, Naissance d’un pont cache un grand mécano qui brasse des destins chaotiques, des luttes de classes et de pouvoir, les ravages de la mondialisation et les mille contretemps qui assombrissent l’humeur du chantier (accident, agression, contraintes climatiques, grève…). Naissance d’un pont est ainsi le lieu d’un déploiement documentaire impressionnant portant sur toutes les étapes d’un projet urbanistique (description du projet architectural et de ses étapes de réalisation, de la conjoncture économique et environnementale, des tractations et oppositions…). Ce roman n’est donc pas dénué d’ampleur, mais son traitement reste trop documentaire. La stylisation extrême de l’écriture (l’intrigue éclatée et  la phrase, souvent très longue, rompue à l’extrême, passant brusquement de l’emphase à l’énumération télégraphique) veut sans doute rendre la cacophonie du monde, mais devient vite lassante. Et le ton trop froid est clinique laisse le lecteur à distance du récit, sans empathie pour les personnages.

Un roman ambitieux qui ne m’a pas atteinte.

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Maylis de Kerangal, Naissance d’un pont, Ed. Verticales, 2010, 320 pages, 19,20 €.

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8 responses to “[roman] « Naissance d’un pont » Maylis de Kerangal”

  1. yueyin says :

    Je n’arrive pas à me décider à lire cette auteure, je ne sais pas trop pourquoi, ses thèmes me repoussent 🙂 on dirait que ça ne va pas changer tout de suite 🙂

    • BlueGrey says :

      Malgré ma déconvenue avec ce roman-là, je pense tout de même tenter « Réparer les vivants »… Qui a dit « maso » ?!

  2. keisha says :

    Bah, moi je suis la ‘méchante’ qui ai abandonné Réparer les vivants, alors…

  3. zarline says :

    Il est dans ma PAL depuis pas mal de temps. J’étais moyennement motivée à la base mais je trouvais la thématique originale et plutôt risqué. Réparer les vivants a l’air plus abordable. A voir…

  4. Karine:) says :

    Ah oui, ça semble quand même théorique et assez froid, non? J’ai peur de ne pas accrocher non plus.

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