[roman] « Et quelquefois j’ai comme une grande idée » Ken Kesey

Et quelquefois j'ai comme une grande idée - Ken Kesey

coeurLe nom de Ken Kesey vous est peut-être familier car c’est lui l’auteur du très célèbre Vol au-dessus d’un nid de coucou (très célèbre, mais que je n’ai pas lu, shame on me, mais que voulez-vous, personne n’est parfait et, comme pour beaucoup de monde, il me faudrait un peu plus d’heures dans mes journées…). Rappelons aussi que Ken Kesey, c’est le grand prêtre du LSD, tantôt post-beatnik, tantôt pré-hippie, copain de Kerouac, des Hell’s Angels et du Grateful Dead. On peut donc s’attendre à tout en ouvrant son roman, et on a droit à tout. Mélange explosif d’ode à la nature façon Thoreau, d’une intrigue à la Steinbeck (avec son lot de drames ruraux et de passions familiales) et d’une langue râpeuse, proche de celle de Faulkner…

[…] « Tenez, dis Evenwrite en pointant triomphalement du doigt, la voilà, la réponse à Hank Stamper ! »
Il suit le doigt et remarque quelque chose là-bas dans la brume, l’oscillation d’un objet accroché comme un appât au bout d’une grosse perche partant de cette antique et grotesque bâtisse sur l’autre rive. « Mais qu’est-ce que c’est que… » Il lève les jumelles et approche ses yeux des œilletons, actionnant la molette avec l’index. Il sent les hommes aux aguets dans son dos. « Ça ne me dis toujours pas ce que… » L’objet devient flou, brouillé, vaporeux, informe, puis se précise soudain, si net et si proche, que Draeger en éprouve toute la puanteur atroce au fond de sa gorge brûlante – « On dirait un bras humain, mais ça ne me dit toujours pas ce que… » – et c’est alors que l’insidieux pressentiment s’épanouit pleinement. […]
Celui qui a choisi l’endroit où suspendre ce bars au bout de sa perche a tout fait pour donner à la scène le même air de défi à la fois comique et sinistre que la vieille maison : celui qui s’est démené pour que le bras vienne osciller bien en vue depuis la route a aussi pris la peine de replier tous les doigts avant de les attacher, tous sauf le majeur, de sorte que cette provocation à la raideur universelle demeure, dressé dans son mépris, bien reconnaissable par n’importe qui. (p. 21-22)

Années 1960. A Wakonda, Oregon, ville forestière rongée par l’humidité, les bûcherons décident de se syndiquer : l’apparition de la tronçonneuse les a mis sur le carreau alors ils arrêtent la production et réclament le maintien des salaires malgré la réduction du travail. Mais un clan de bûcherons pas commodes, les Stamper, refuse de s’associer à la grève générale et en profite même pour couper et vendre trois fois plus de sapins, quitte à se mettre toute la ville à dos. A la tête de la famille, il y a Henry, le patriarche gueulard et intraitable ; puis vient Hank le cogneur, le premier fils, vétéran de la guerre de Corée ; et enfin il y a Lee, le cadet né de secondes noces, introverti, sensible et rêveur, de retour après des années d’absence… Mais pourquoi Lee est-il revenu ?

Ce que raconte Kesey dans cet impétueux roman de 800 pages, c’est une histoire d’incommunicabilité et d’incompréhension entre l’individu et la communauté, mais également entre les individus eux-mêmes. La ville de Wakonda toute entière va entrer en guerre contre la famille Stamper, et, parallèlement, la violence, le remord et le ressentiment ronge le cœur du clan Stamper. Car Et quelques fois j’ai comme une grande idée, c’est avant tout l’histoire d’une vengeance, d’un duel entre frères, à celui qui pisse le plus loin. Et entre les deux frères, il y le fantôme de la mère de Lee, la belle-mère de Hank, et il y a aussi Viv, la femme de Hank…

Dans ce roman, il y a aussi la nature, une nature magnifiquement décrite, une nature indomptable et folle, pleine de bruit et de fureur, impitoyable. Le vol des oies du Canada, la rivière qui bouffe tout sur son passage, berges et maisons, la moiteur du climat qui gangrène les corps et les âmes… « L’Ouest sauvage », avec tout ce qu’il peut avoir de fantasmatique et de rebutant.

Enfin, et surtout, il y a le style, l’écriture torrentielle de Kesey : il use d’une prose à la fois âpre, dense, ample et vigoureuse, aussi généreuse quelle s’avère parfois « perturbée ». Kesey se joue de la ponctuation, mêle passé et présent, confond rêve et réalité, multiplie les digressions, mélange les points de vue narratifs (il donne la parole à tous les personnages presque en même temps, parfois au cœur d’une même phrase)… Il s’insinue ainsi dans les vérités personnelles et relatives de tous les personnages, des plus exposés aux plus obscurs : Henry, Hank, Lee et Viv bien sûr, mais aussi Jonathan Bailey Draeger le secrétaire général du syndicat, Willard le gérant du cinéma, Jenny l’Indienne, et même Molly la chienne de chasse…

Kesey joue ainsi avec le style et la narration sans pour autant y sacrifier le plaisir de la lecture et de l’histoire. Et l’effet, qui est certes exigeant et réclame une attention soutenu, est aussi éblouissant : il y a beaucoup de souffle et une vraie fureur dans ces pages où alternent réalisme et flamboyance, et où se croisent nature indomptable, rivalités et amitiés, haine et amour, désir et jalousie, théorie anarchiste individualiste et critique de la montée du capitalisme aux États-Unis au début des sixties…

Cette construction anarchiste du roman donne parfois le tournis : on en ressort certes déconcerté et lessivé, mais surtout euphorique !

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♥ ♥ ♥  Ken Kesey, Et quelquefois j’ai comme une grande idée (Sometimes a Great Notion), traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Antoine Cazé, Ed. Monsieur Toussaint Louverture, 2013 (1964), 797 pages, 24,50 €.

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12 responses to “[roman] « Et quelquefois j’ai comme une grande idée » Ken Kesey”

  1. keisha says :

    Très contente que tu en parles (si bien!) J’ai adoré ce roman complètement ouf, à l’écriture extraordinaire , aux personnages à part…

  2. Ingannmic says :

    Comme j’ai aimé, moi aussi, ce roman au souffle ample et impétueux… j’ai lu par la suite Vol au-dessus d’un nid de coucou, très bon aussi, mais moins original d’un point de vue stylistique. Je t’envierais presque de sortir tout juste de cette lecture !

    • BlueGrey says :

      En fait je l’ai lu il y a déjà plusieurs mois, mais je n’ai pas réussi à en parler sur le moment, trop de choses à dire, ça se bousculait dans ma tête, impossible de mettre mes idées en ordre… Alors que je voulais absolument en parler ! Partager mon enthousiasme ! Mais je n’y arrivais pas. Dans ces cas-là, j’attends. Et finalement, avec un peu de recul, j’ai réussi à rédiger ma chronique ! 🙂

  3. Karine:) says :

    Kesey, c’est toujours particulier. J’ai lu ça ado…du moins, l ya longtemps. Il faudrait que je me replonge là-dedans!

  4. Biblythekid says :

    Entendu une fois dans les coups de coeur de tous les temps d’un chroniqueur télé j’avais été conquis. Entre temps j’ai lu Vol…, que j’ai beaucoup aimé. Je crois que si je me mets à lire celui-là, je suis parti pour une foule d’auteurs américains (surtout qu’il y en a très peu dans ma bibliothèque). Très belle chronique, je pense que je vais me laisser tenter

    • BlueGrey says :

      Il FAUT lire les auteurs américains : Percival Everett, Russell Banks, Philip Roth, John Irving, Toni Morrison…

      • Biblythekid says :

        Aaah ces noms ne me disent tellement rien !!! A part Irving. J’ai lu la quatrième main cette année et j’avais beaucoup aimé. Il me reste Garp et l’hôtel du New Hampshire, parce qu’une amie est fan de cet auteur et j’avais réussi à les trouver en deuxième main. Tu me conseillerais lequel ?

      • BlueGrey says :

        D’Irving, j’ai adoré « Le monde selon Garp », « A moi seul bien des personnages », « Dernière nuit à Twisted River, « Une veuve de papier »… En fait, tous les Irving sont bons ! 😀

  5. FloXy says :

    Ce livre est (pour l’instant) mon préféré et je trouve que tu le décris très bien =)

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