[roman] « En toute franchise » Richard Ford

En toute franchise - Richard Ford

Des effluves étranges surfent sur les turbulences de l’air hivernal, le long de La Côte ce matin, à deux semaines de Noël.

À 68 ans Frank Bascombe, ex-écrivain (d’un livre), ex-journaliste sportif, ex-agent immobilier, ex-cancéreux, divorcé d’Ann et remarié à Sally, deux enfants adultes, un fils décédé, coule une retraite paisible à Haddam, New Jersey. Nous sommes en 2012 et l’ouragan Sandy vient de ravager la côte Est des Etats-Unis. Au crépuscule de sa vie et après la tempête, vient pour Frank le temps du bilan : Il constate l’étendue des dégâts, matériels et psychiques, autour de lui et dans sa vie. Il fait le point. Et la désolation que l’ouragan a laissée derrière lui dit quelque chose de l’état mental et moral de Frank Bascombe. « Le fond de l’air sent le désastre intégral » pense Bascombe en arrivant sur la côte ce matin-là de décembre…

Nous sommes deux semaines avant Noël et, durant cette quinzaine, Frank, qui veut pourtant désormais tendre à une certaine neutralité existentielle, va subir des sollicitations autant inattendues qu’inopportunes : un de ses anciens clients dont la maison n’est plus que ruine après l’ouragan lui demande de venir constater les dégâts ; une inconnue souhaite visiter sa maison, la maison où elle-même a passé une enfance chaotique ; il rend visite à son ex-femme atteinte de la maladie de Parkinson dans une résidence médicalisée high-tech pour lui livrer un oreiller orthopédique ; il recueille les confessions d’un vieil « ami » mourant…

Quatre « moments », quatre rencontres, quatre récits sous forme de « tranches de vie », quatre nouvelles qui composent un roman de la normalité, sans rien de spectaculaire. Et c’est là l’habileté du romancier : évoquer le quotidien et l’ordinaire pour mieux mettre en exergue la profondeur des sujets abordés : Frank Bascombe nous parle du temps qui passe, d’amitié, de maladie, de vieillesse et nous interroge sur notre lien à l’autre et notre implication au monde.

Il est matériellement quasi impossible d’avoir plus de cinq vrais amis. C’est bien pourquoi j’ai limité mon temps-pour-autrui à du temps avec Sally, mes deux enfants (qui habitent des villes lointaines, Dieu merci) et mon ex-femme Ann, qui a élu domicile dans un mouroir chiquissime trop proche de mon domicile pour mon confort personnel. Reste donc un créneau et un seul. Charité bien ordonnée… j’ai décidé de me le réserver ; je serai ainsi mon meilleur et mon dernier ami.

Économe en mots, désabusé, caustique, politiquement incorrect, Frank parait par moment distant et un brin impersonnel. Il ne hausse jamais le ton, manie un humour distancié, reste dans l’entre-deux, entre larmes et rires. Il tient ainsi à distance les choses douloureuses qui finissent pourtant, toujours, par l’atteindre, par ricochets. Et, s’il y a quelque chose de funèbre dans ses quatre nouvelles (quatre confrontations avec la mort), le roman n’est pas sinistre pour autant. Derrière l’apparent détachement de Frank, on devine un élan de vie encore présent, et surgissent de beaux moments de tendresse et des éclats bruts d’humanité.

Et puis, il y a l’écriture de Richard Ford, fulgurante : en quelques mots, avec presque rien, il arrive à donner l’impression d’un paysage et à nous faire ressentir ce que c’est que d’être là, à cet endroit-là, à ce moment-là.

En toute franchise est un roman méditatif, un peu mélancolique, qui nous parle aussi, avec une grande liberté de ton, de l’état de l’Amérique d’aujourd’hui. Une Amérique post 11-Septembre, traumatisée, et en pleine crise économique. Un instantané de l’Amérique comme elle va, une Amérique en pleine décomposition/reconstruction.

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♥ Richard Ford, En toute franchise (Let Me Be Frank With You), traduit par Josée Kamoun, Éditions de l’olivier, 2015 (2014), 231 pages, 21,50.

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8 responses to “[roman] « En toute franchise » Richard Ford”

  1. Hélène says :

    Je viens de lire mon premier Ford je suis emballée !

  2. choupynettederestin says :

    tu avais lu les précédents tomes avec ce personnage? j’avais aussi noté Canada..

  3. keisha41 says :

    Grosse envie de dégager Independance de la PAL…

  4. Albertine says :

    Tu me donnes vraiment envie de découvrir Ford et son personnage-fétiche !

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