[roman] « Six jours » Ryan Gattis

Six jours - Ryan Gattis

Le 29 avril 1992, le tribunal de l’Etat de Californie acquitte les quatre policiers poursuivis pour avoir fait « un usage excessif de la force » lors de l’arrestation d’un automobiliste noir, Rodney Kingpour. Instantanément, les quartiers sud de Los Angeles (South Central), à forte population noire et hispanique, s’enflamment : émeutes, vandalisme, pillages, incendies, règlements de comptes… Six jours de chaos et un lourd bilan : 55 morts, 2300 blessés, 3600 feux déclarés, 12000 arrestations et 1 milliard de dollars de dégâts.

Six jours n’est pas, à strictement parler, le récit de ses émeutes. Six jours est un exemple de ce qui peut advenir quand les lois n’ont plus cours. Car, pendant que toutes les forces de police et les caméras de télévision se focalisent sur South Central, le foyer central des émeutes, le reste de la ville est livrée à elle-même, sans surveillance, sans contrôle, sans retenue… Et les tensions s’exacerbent. Ainsi, dans les rues du quartier hispanique de Lynwood, les membres de gangs chicanos profitent de la désertion des représentants de l’ordre pour piller, vandaliser et régler leurs comptes.

Pour montrer le basculement dans la fureur et la folie d’une ville de près de 3,6 millions d’habitants, Ryan Gattis entrecroise les voix et les destins de 17 personnes en un magistral roman polyphonique. Voici d’abord Ernesto Vera, qui rentre chez lui à pied, un soir, après le travail, quand il se fait accoster par des costauds qui le passent à tabac à coups de batte de baseball, l’attache par un câble à un véhicule pour le traîner sur une centaine de mètres, avant de le poignarder (cette scène inaugurale est d’ailleurs l’une des plus insoutenables du roman). Et ce premier chapitre s’achève avec la dernière pensée, le dernier souffle de la victime… Voici maintenant, Payasa, la petite sœur d’Ernesto, membre du gang de Big Fate. Elle décide de venger la mort de son frère, s’arme d’un 38, sait qu’il faut d’abord viser le corps, puis finir le boulot d’une balle dans la tête. Voici ensuite Lil Mosco, qui s’occupe des « livraisons » de Big Fate. Voici aussi Gloria l’infirmière, Anthony le pompier, James le clochard, Termite le graffeur…

D’un chapitre à l’autre, on passe ainsi d’un narrateur à l’autre, adoptant tour à tour le point de vue de chaque protagoniste, du dealer à l’infirmière, du flic au sapeur-pompier, acteurs ou simples témoins des événements. Chacun use du « je » dans une langue qui mêle américain et argot latino, chacun a sa voix propre, ses motivations, ses rêves déchus, ses prédestinations… Chacun, à sa manière, évoque, au fond, la même chose : un certain fatalisme désespéré.

Ce qu’Irène ne comprend pas, c’est que, pour moi, tout a commencé il y a bien longtemps. Je peux pas sortir du jeu comme ça, je peux pas simplement me lever de table et mettre les bouts. Les cartes qu’on m’a refilées correspondent au moment où j’ai écopé de mon blaze, Clever. Bien sûr, ça s’est déjà vu, des gars qui ont réussi à décamper. Ils ont quitté le quartier, ont eu des enfants, mais ça c’était avant que Joker, Trouble et Momo se fassent dessouder. Y a pas d’autre option à Lynwood actuellement […]. (p. 288)

[…] il y a une Amérique cachée à l’intérieur de celle que nous montrons au monde entier, et seul un petit groupe de gens la voit véritablement. Certains d’entre nous sont enfermés dedans par leur naissance, ou la géographie, mais le reste d’entre nous, on ne fait qu’y travailler. Médecins, infirmières, pompiers, flics — nous la connaissons. Nous la voyons. Nous négocions avec la mort là où nous travaillons parce que, tout simplement, ça fait partie de notre boulot. Nous en voyons les diverses strates, son injustice, son caractère inéluctable. Et pourtant nous livrons cette bataille perdue d’avance. (p. 201-201)

Au-delà de la violence et de la férocité crue dont le récit est empreint, ce roman possède une véritable dimension documentaire qui révèle cette « Amérique cachée », cette Amérique socialement défavorisée, minée par les tensions ethniques, régie par les gangs, haut lieu de trafics en tous genres, microcosme tenu en marge, livré à lui-même, abandonné. Une Amérique de la violence et des laissés-pour-compte.

Six jours (traduction très insipide et réductrice du titre original, « All involved », littéralement « tous impliqués », autrement plus pertinent) est un roman fascinant, bouillonnant, puissant, violent, dérangeant, sidérant. Incandescent.

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⭐⭐ Ryan Gattis, Six jours (All involverd), traduit de l’anglais (États-Unis) par Nicolas Richard, éd. Fayard, coll. Littérature étrangère, 2015 (), 432 pages, 24 €.

ICI les premières pages de Six jours, ICI la BO du livre, et ICI une interview de Ryan Gattis.

Ce livre m’a été envoyé par les éditions Fayard, par l’intermédiaire du site MyBOOX, merci à eux.

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4 responses to “[roman] « Six jours » Ryan Gattis”

  1. ex-In Cold Blog says :

    Je l’ai terminé et aimé comme toi, et, comme toi aussi, c’est toute la dimension documentaire et sociétale de l’Amérique profonde qui m’a intéressé.

    Ce que tu dis de la platitude du titre VF comparé à l’original vaut, à mon avis, pour l’ensemble de la traduction. J’ai trouvé qu’il y avait certaines lourdeurs et pas mal de hiatus de niveau de langage (certes, c’est un texte pas facile à traduire, mais on est traducteur ou on ne l’est pas….).
    Je m’explique. Par exemple : « Je pige alors que c’est peut-être la fonction de ces émeutes pour tout le monde, par ici. ». Personnellement, le voisinage dans la même phrase de « piger » et « fonction » me dérange. Quelqu’un qui « pige » userait plus facilement de « raison », voire « à quoi servent », selon moi, que de « fonction ». Question lourdeur, il y a entre autres: « et elle se relèvera de ces flammes, s’en relèvera de l’autre côté, et ce sera quelque chose de cassé, de beau et de neuf. ». Si « it will push right through these flames and come out the other side of them as something broken and pretty and new » passe bien en anglais, la traduction littérale est lourdingue en français.
    Peut-être suis-je à côté de la plaque (je n’ai lu nulle part, ni dans la presse, ni dans les blogs la moindre remarque au sujet de la traduction), mais j’ai trouvé la VO bien plus fluide que la VF.

    • BlueGrey says :

      Hélas, je ne maitrise pas assez bien l’anglais pour pouvoir lire en VO… Voilà pourquoi ma remarque se limite au seul titre, qui reste dans mes capacités de compréhension. Mais oui, j’ai moi aussi noté parfois certaines lourdeurs dans le texte et me suis demandée si elles étaient dues à la traduction. Grâce à toi, j’ai ma réponse !

  2. Sido says :

    J’aimerais tellement savoir lire en VO. Mais ces histoires de titre, c’est quand même souvent qu’ils sont mal traduits et pas à la hauteur de l’original, non ?

    • BlueGrey says :

      Tu as raison, ce n’est pas la première fois que je me fais la remarque concernant des traductions de titres très fantaisistes… Et dans ce cas-là c’est vraiment dommage car le titre anglais apporte une clé de compréhension du texte que ne donne pas le titre français.

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