[roman] « Le Cimetière de Prague » Umberto Eco

Le capitaine Simon Simonini est un habile faussaire italien réfugié à Paris. Troublé par des trous de mémoire de plus en plus fréquents et par l’intrusion dans son appartement (et dans son journal intime) d’un mystérieux alter-ego, l’abbé Dalla Piccola, Simonini mène une introspection afin de dissiper sa confusion. C’est ainsi qu’il est amené à rédiger ses souvenirs, entrecoupés par les interventions de l’abbé et les tentatives de synthèse du narrateur… C’est ce journal, tenu en 1897-98, qui nous est donné à lire.

Dans la tradition du roman-feuilleton du XIXe siècle, Umberto Eco a écrit un roman volumineux et riche en péripéties dont le « héros » est un individu douteux, faussaire à la solde de tous les services secrets qui le payent, meurtrier à ses heures. Simonini commet ses premiers méfaits en Italie, lors de l’expédition des Mille, où il infiltre les rangs garibaldiens au profit du gouvernement piémontais. Après 1860, il se réfugie à Paris et y continue ses activités pour le compte des services secrets français, des jésuites, de l’Okhrana et de bien d’autres clients. L’esprit corrompu par l’argent, antisémite obsessionnel et paranoïaque, il est aussi le principal auteur des Protocoles des sages de Sion, l’un des faux les plus célèbres de l’Histoire, qui « démontre » l’existence d’un complot judéo-maçonnique pour la conquête du monde. (Mis en circulation en 1902 par la police secrète russe, ce récit, considéré depuis longtemps en Occident comme un faux délirant, reste encore aujourd’hui un best-seller dans certains milieux complotistes).

Simon Simonini est donc à la fois plagiaire, faussaire, comploteur, maître chanteur, espion, assassin et antisémite compulsif. Bref, odieux et détestable. Mais son personnage est tellement exagéré et excessif, frénétique et caricatural qu’il en devient grotesque (quand il fait le récit de ses frustrations sexuelles et de ses appétits gastronomiques notamment) !

Comme toujours chez Umberto Eco, le récit est touffu, foisonnant, labyrinthique et érudit. Le ton est léger, presque amusé. Il y a des jeux littéraires et des surprises narratives, des changements d’identité, des prolepses et des analepses… Umberto Eco enchevêtre aussi, de façon erratique, faits historiques avérés (Expédition des Mille, Guerre franco-prussienne de 1870, Commune de Paris, Affaire Dreyfus…) et pure fiction (nous faisant cheminer de souterrains en passages secrets, de complots en sabbats diaboliques), personnages réels (l’abbé Barruel, Alphonse Toussenel, Édouard Drumont et tant d’autres…) et imaginaires (révolutionnaires, agents secrets et agents doubles, espions retournés, poseurs de bombes et aventuriers sans scrupules), et extraits de vrais documents et archives, à tel point que l’on s’y égare parfois…

Umberto Eco excelle à ce petit jeu de l’ambiguïté entre réalité et fiction ! Mais, sous couvert du divertissement, ce roman est l’histoire bien réelle des propagandes racistes au XIXe siècle, propagandes visant principalement les juifs et les francs-maçons, mais aussi, à l’occasion, les jésuites, les Allemands, les Italiens, les Français et les femmes (liste non exhaustive)… Dénonciation de l’antisémitisme et de ses rhétoriques fumeuses, ce roman nous rappelle que, se parant d’arguments pseudo-scientifiques ou s’enrobant de littérature, l’antisémitisme sévit depuis longtemps.

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⭐⭐ Umberto Eco, Le Cimetière de Pargue (Il Cimitero di Praga), traduit de l’italien par Jean-Noël Schifano, éditions Le Livre de Poche, 2012 (2010), 566 pages, 8,10 €.

Du même auteur : Le nom de la rose & Numéro zéro.

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14 commentaires sur “[roman] « Le Cimetière de Prague » Umberto Eco

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  1. Un des rares livres que j’aie abandonné sans espoir de retour de toute ma vie. Roman échangé lors d’un voyage avec une personne qui, comme moi, était à court de lecture pour le reste du voyage. J’ai eu beau persévérer, j’ai vite été perdu dans le jeu de vrai/faux, dans les références historiques que je ne maîtrise pas et agacé, aussi, par le grotesque du personnage principal.

    1. Ooooh, pauvre petit Umberto abandoné ! 😥
      Blague à part, de mon côté je ne le connais que par ses écrits romanesques… Il faudrait que je me penche sur ses essais !

  2. Ces abandons me font un peu peur.. j’étais tentée par ce titre qu’une collègue est en train de lire. Elle a bien évoqué sa complexité, mais il a tout de même l’air de lui plaire…

    1. Ah mais il y a aussi des avis très positifs hein ! Yue et moi avons adoré ! Et oui, il est complexe et bourré des références, mais c’est aussi ça qui est jouissif !

    1. Notez donc cher Papou, notez !
      Quant aux prolepses et analepses, c’est juste ma façon de faire ma maline et de ne pas dire « flashforward » et « flashback » ou « saut en avant » et « retour en arrière » ! 😛

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