[roman] « Le tort du soldat » Erri De Luca

Un vieil homme et sa fille dînent dans une auberge au milieu des Dolomites et se retrouvent à la table voisine de celle d’un homme qui travaille sur une traduction du yiddish. Pris par son travail sur les mots, le traducteur ne s’aperçoit pas qu’il en prononce certains à mi-voix et que cela perturbe le vieil homme…

Je découvre le style âpre et singulier d’Erri De Luca avec ce court roman, percutant. En seulement 86 pages (et deux récits juxtaposés, d’abord celui du traducteur, puis celui de la jeune femme) Erri De Luca évoque avec justesse l’amour de la lecture, l’amour de la langue et la littérature yiddish, l’émerveillement devant certains paysages (la montagne, la mer), la sensualité des premiers émois du corps et du cœur à l’adolescence, mais aussi la mémoire collective et individuelle des grandes tragédies (ici, la Deuxième Guerre Mondiale).

Dans la première partie du roman, c’est le traducteur qui prend la parole : il raconte son rapport à la langue, aux mots, à l’écriture, il explique sa volonté d’apprendre le yiddish, comme en hommage aux millions de morts sans sépulture.

Le yiddish a été mon entêtement de colère et de réponse. Une langue n’est pas morte si un seul homme au monde peut encore l’agiter entre son palais et ses dents, la lire, la marmonner, l’accompagner sur un instrument à cordes. (p. 23)

En juillet, je m’installe dans les Dolomites. J’escalade des montagnes, je dis tout juste quelques bonjours, j’écris si j’ai de quoi. L’écriture reste pour moi une fête, pas une obligation.
Mon corps s’en va sur les parois, déplaçant ses quatre points de contact, et il passe sur la page ouverte de la roche. Je l’appelle ainsi car elle est ouverte et vide, mais le corps n’écrit pas dessus, et ne laisse aucune trace sur la surface traversée.
Escalader est le plus lent déplacement du corps humain. Le poids sur chaque prise est une syllabe pensée, en gagnant des centimètres. (p. 25)

J’ai la manie de voir de l’écriture partout. Je reconnais des lettres de l’alphabet dans les racines des conifères qui dépassent du sol et ancrent l’arbre dans le poing de la terre. (p. 27)

Puis vient le récit de la jeune femme, fille du vieil homme, fille en fait, on le découvre vite, d’un ancien soldat, criminel de guerre nazi, un homme sans remords qui considère que son seul tort est d’avoir perdu la guerre :

« Je suis un soldat vaincu. Tel est mon crime, pure vérité. » […] « Le tort du soldat est la défaite. La victoire justifie tout. Les Alliés ont commis contre l’Allemagne des crimes de guerre absous par le triomphe. » (p. 46)

Le récit de la jeune femme est celui d’une personne qui veille sur une autre tout en rejetant tout ce qu’elle est. Elle reste aux côtés de son père, veille sur lui, observe sa paranoïa, mais ne le juge pas, et ne ressent pas de colère… En quelque sorte, elle « s’extrait » de la vie de son père, la raconte en simple observatrice, et son récit ne prend un peu de couleur que lorsqu’elle évoque ses propres souvenirs d’enfance (avant qu’elle n’apprenne qui était réellement son père) : les vacances d’été et sa rencontre avec un fils de pêcheur sourd-muet qui lui a appris à nager et à manger des oursins crus… Ces pages-là son lumineuses, mais la femme s’interdit la douceur de cette nostalgie (elle ponctue sa narration de « je m’excuse de cette digression ») car le cœur de son récit, au fond, est dans ce qu’elle ne dit pas, ce qu’elle-même ne saura jamais : l’identité réelle de son père. Et, si elle a décidé d’écrire cette histoire, c’est pour ceux, dit-elle, « qui pourront la comprendre mieux que moi ».

Le tort du soldat est un texte fulgurant dans lequel Erri de Luca réussit à rendre l’inaudible histoire de la barbarie nazie à hauteur d’homme.

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⭐⭐ Erri De Luca, Le tort du soldat (Il torto del soldato), traduit de l’italien par Danièle Valin, éditions Gallimard, collection Folio, 2015 (2012), 86 pages, 5,90 €.

Un livre découvert grâce à Livraddict et folio. Merci à eux.

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8 commentaires sur “[roman] « Le tort du soldat » Erri De Luca

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  1. Je trouve le rapport aux mots très présent dans le livre, finalement, c’est comme si l’auteur voulait refaire vivre une langue qui a beaucoup souffert. Une belle leçon d’amour aux lettres pour un écrivain.

  2. Ce n’est pas le premier billet élogieux que je lis sur ce roman et cela me tente beaucoup… Et j’aime beaucoup la première citation sur les langues mortes… C’est noté !

  3. Bonjour BlueGrey, même si je n’ai pas écrit de billet sur ce livre, je l’avais bien apprécié: mélange de récit autobiographique et roman. Bonne après-midi.

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