[récit] « Au pays de Dieu » Douglas Kennedy

Interpellé par la montée de la religiosité en Amérique, Douglas Kennedy a voulu décortiquer, pour essayer de la comprendre, cette culture néo-chrétienne. Au pays de Dieu est le récit du voyage qu’il a réalisé en 1988 dans la « ceinture de la Bible », au sud des États-Unis. De Miami à la Géorgie, Kennedy a collationné les rencontres et les personnages : des chanteurs de heavy metal se mettant à hurler « Boycottez l’enfer ! », un ex-mafieux citant la Bible en continu et devenu berger des âmes, un prédicateur vedette au charisme foudroyant… Kennedy observe cette foi étalée et beuglée comme un jingle (« Avec Dieu, soyez gagnants ! »). Pour autant, Kennedy ne porte pas de jugement. Il reporte ce qu’il voit et entend avec beaucoup de modération et tente de garder distance et neutralité. Cependant, quelquefois, il ne peut empêcher sa plume de déraper vers l’humour et la causticité, sans toutefois tomber dans l’ironie méprisante ou le pamphlet. Kennedy aligne les anecdotes, mais ne se contente pas de décrire une situation : il dissèque le business des sectes adventistes et met à jour leurs stratégies de recrutement, dénonce le cynisme de prédicateurs véreux (une main sur le crucifix, une autre sur le porte-monnaie), démonte les méthodes marketing de téléachats des télévangélistes…

C’est avec stupeur que j’ai accompagné Kennedy à la rencontre de ces nouveaux fous de Dieu. Stupeur amusée ou stupeur effrayée, selon les cas. Car la brochette de personnages qu’il dépeint (luthériens, unitariens, évangélistes, baptistes, pentecôtistes, méthodistes, témoins de Jehova, etc.) et leurs innombrables variétés plus ou moins rigoristes, ont l’air, pour un esprit cartésien, tout droit sortis d’un asile de fous ou d’une entreprise tentaculaire de lavage de cerveau. Non qu’ils soient antipathiques, bien au contraire ! Ils sont accueillants, chaleureux, affables, courtois et sympathiques pour la plupart, mais d’un prosélytisme effrayant. Car ils ont la certitude d’avoir raison, de détenir la Vérité. Aucune place au doute, nulle part. C’est ça, le vrai cauchemar qui fait froid dans le dos. Seuls quelques personnages réellement sincères et quelques éclopés de la vie qui ont trouvé dans la foi manière à se reconstruire adoucissent le constat.

Avec cette lecture, je me suis aussi rendu compte que mon a priori – l’idée qu’une religiosité aussi baroque ne puisse appartenir qu’aux coins les plus reculés de l’Amérique – trahissait tout bonnement mon ignorance du phénomène. En effet, à en croire les sondages cités dans le livre, pas moins de 80 % des américains adultes croient en Dieu, 40 % croient aux anges et 25 % des américains ont connu une expérience de « re-naissance » dans la foi chrétienne. Et ce mouvement du néo-christianisme, devenu le symbole de la résurgence religieuse aux États-Unis depuis le début des années 1980, n’a fait depuis que s’étendre géographiquement et se radicaliser vers un fondamentalisme toujours plus pur et dur.

En pensant à tous les chrétiens « re-nés » que je venais de rencontrer, l’ancien danseur transformé en télévangéliste, le baba affligé d’herpès devenu dentiste et croyant, l’ancien mafieux catapulté berger des âmes, je ne pouvais que retomber sur ce terme de « réinvention ». À l’instar de Tomas, ils ‘étaient transformés, ils avaient trouvé un nouveau moi. Mais cette recherche identitaire ne se situe-t-elle pas au cœur de la réalité américaine ? Et l’impressionnante diversité géographique et sociale du pays n’encourage-t-elle pas à la recherche d’une personnalité spirituelle stable ? En bref, l’attrait de la conversion ne trahit-il pas un besoin de retour aux sources, une soif de racines au sein d’une nation qui en a si peu ? (p. 98-99)

« L’endroit où je me trouve n’a pas d’importance, m’a répondu Robert. Pour moi, Jésus sera partout et toujours une force d’inspiration et un fantastique éducateur. Je sais que de nombreux chrétiens n’aiment pas qu’on parle ainsi de Lui, parce qu’ils pensent que c’est Le tirer vers la condition humaine, oublier qu’Il est aussi le Seigneur. Ma réponse, c’est que oui, il y avait quelque chose de divin, d’extraordinaire dans Jésus, mais c’était aussi un homme. Rien qu’un homme. Dieu ne peut pas s’adresser à nous directement, c’est pourquoi Il a envoyé Jésus sur terre : pour qu’Il nous parle et qu4il meure en rachat de nos péchés. En fait, si nos péchés peuvent être pardonnés, c’est uniquement parce que Dieu est devenu homme. Et d’après moi, cette question de savoir s’il faut ou non humaniser Jésus n’est pas vraiment importante, surtout maintenant, quand tellement d’Églises ont oublié le message chrétien et se sont transformées en machines à faire de l’argent. Tout un tas de maquereaux de la foi se servent du nom de Jésus dans les pires intentions. Comme l’a dit saint Paul, le Malin a aussi des ministres de lumières. Je ne parle pas que des Swaggert et autres Bakker, je parle des hommes qui utilisent la religion pour opprimer leur famille, ou pour acquérir du pouvoir dans leur communauté. D’après moi, se servir de Dieu pour exercer un contrôle ou un pouvoir sur quiconque, c’est malfaisant. Le christianisme, en fin de compte, c’est aider les autres, pas les commander. C’est manifester son amour. »
Je venais sans doute d’entendre la synthèse la plus remarquable du message chrétien depuis le début de mon périple. Au-delà de la consolation face à son état mortel, du besoin d’amour et du soutien inconditionnels d’un être supérieur, l’enseignement chrétien le plus important était que l’amour divin doit se manifester, dans la vie temporelle, par l’amour de son prochain. (p. 172-173)

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⭐⭐ Douglas Kennedy, Au pays de Dieu (In God’s country : Travels in the Bible Belt, USA), traduit de l’américain par Bernard Cohen, éditions Pocket, 2006 (1989), 340 pages, 6,80 €.

Du même auteur : Cul-de-sac.

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4 responses to “[récit] « Au pays de Dieu » Douglas Kennedy”

  1. flyingelectra says :

    Ce qui explique sans doute qu’il se soit installé en France … J’ai vécu aux USA dans le Sud (en partie) et oui 80% sont croyants et 60% pratiquants. Le nord de la Floride est très religieux, tous les dimanche à l’église … il ne faut pas plaisanter là-dessus et c’est pour cela que tous les candidats ou Présidents parlent toujours de Dieu. Les athées sont encore très minoritaires. L’Amérique, la profonde, n’a pas grand chose à voir avec les films ou les séries.

    • BlueGrey says :

      Ce qui m’a le plus étonnée, c’est le côté « marchand » associé à la religion… Pour certains, la religion est un moyen comme un autre de faire du fric, c’est aussi cynique que ça.

      • flyingelectra says :

        Oh l’hypocrisie,un sport national par là-bas également ! Les « Preachers » – je les voyais à la télé demandant à ce que leur envoie de l’argent .. et ça marche 😉

      • BlueGrey says :

        Affligeant !

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