[polar] « Tout ce qui est rouge » Marie-Christine Horn

L’hôpital psychiatrique de La Redondière à Lausanne abrite une petite unité d’incarcération psychiatrique pour malades criminels ; des patients aux pathologies lourdes, ayant tous commis des délits ou crimes graves justifiant leur enfermement. Nicolas Belfond, le responsable du service, gère tant bien que mal son unité, épaulé de Luc et Matthieu, ses collègues et amis infirmiers. Il gère aussi tant bien que mal sa vie personnelle tumultueuse : sa petite amie vient de le mettre à la porte ! Car Nicolas est un homme inconstant et volage, qui ne résiste jamais longtemps à de longues jambes, de jolies fesses et une poitrine opulente… et qui fréquente un peu trop le Job’s Bar. L’inspecteur Rouzier quant à lui est chargé de résoudre un assassinat particulièrement sordide : le cadavre d’une femme atrocement mutilé et mis en scène a été retrouvé dans les bois d’Echallens. Et la morte s’avère être une ancienne employée de l’hôpital de La Redondière, licenciée par Nicolas. Quand de nouveaux cadavres affreusement scénarisés, et tous liés à l’hôpital, sont retrouvés, Nicolas panique, accablé à la fois par sa vie personnelle à la dérive et les soupçons qu’il sent peser sur lui. Rouzier et Belfond vont se défier, s’affronter, mais aussi s’aider afin de résoudre l’énigme…

Marie-Christine Horn s’attache d’abord à l’humain : chacun de ses personnages est habillement croqué, par petites touches qui saisissent doutes et certitudes, imperfections et qualités, tout ce qui rend chaque personnage unique, agaçant ou attachant… Patients comme personnel soignant ou flic, personnages principaux ou secondaires, chacun a sa personnalité, son histoire, son rôle à jouer.

Le style est vif et brut, direct, parfois cru. Et le roman est du même acabit : il va à l’essentiel et sait capter le lecteur. Dès les premières pages, nous sommes plongés dans cette unité psychiatrique particulière, où sont enfermés ces « fous dangereux », ces êtres « à part », bien souvent aussi meurtris que meurtriers. Et c’est là une des forces de ce roman ; il donne une vision intelligente des dilemmes d’une telle unité d’enfermement psychiatrique. Il nous fait aussi bien sentir la dangerosité que la détresse de certains de ces « malades » ; la bienveillance que l’indifférence (voire la cruauté) de certains soignants ; le manque de moyens et de soutiens (financiers et humains) de l’unité ; et, surtout, le manque de solution de soin : comment gérer au mieux ces « cas difficiles » pour lesquels la prison n’est pas adaptée vu leur pathologie mais qui, du fait de leur pathologie et de la difficulté de les « soigner », de l’impossibilité de les « guérir », ont peu d’espoir de pouvoir un jour être libres à nouveau ?

Et puis (et cela ne pouvait que m’enchanter, forcément) il y a l’art, l’art brut*, cet art particulier, méconnu, cet « art des fous » comme certains le surnomment. Cet art, il est partout, il baigne le roman, il est l’une des clés de l’énigme. Une façon habille de nous le faire découvrir, ainsi que certains de ces adeptes : Joseph Hofer, August Walla, Pascal-Désir Maisonneuve, Sylvain Fusco, Josep Baqué, Paul Goesh…

– T’es fou toi, ce ne sont pas des tarés. Au contraire. Je t’explique : L’art brut regroupe une catégorie d’artistes catalogués hors normes et hors de diktats de la société. Ça, c’est la définition lambada. Pas d’école d’art, pas de règles, aucune imposition des matières ou respect des dimensions, structures, techniques. Ils créent par inspiration seule. Ça a l’air con, comme ça, mais crois-moi, ce n’est pas si facile. Par exemple, moi, je forme des étudiants sur les perspectives, l’utilisation des matières, les traits, le remplissage, les tons, les mélanges, les dégradés, bla bla bla… C’est chiant. Et le résultat, c’est que j’obtiens vingt fois le même vase de mêmes couleurs et de même forme. Après, les gars, ils sont tout contents avec leur toile parfaite qu’ils suspendent sur le mur de leur salon en se la racontant devant leurs potes. Bullshit. Y’a rien de personnel là-dedans. Ces tableaux, je pourrais tous les signer, puisqu’ils n’ont fait que recopier ma technique. L’art brut, c’est autre chose. Aucune ambition artistique là-dedans. Un jour, un mec trouve une feuille et un crayon et il se met à remplir sa page selon ce qui lui passe par la tête. Ceux qui n’ont pas de matériel utilisent ce qu’ils ont sous la main : un morceau de planche, le vert d’herbes écrasées, du jus de fruits, leur merde. Ne fais pas bah. Dans ce monde, il y a de vrais artistes qui n’ont pas de fusain dernier cri et qui produisent des merveilles avec leur propre merde. Oui, Monsieur. C’est ça, l’art brut. Détaché de tous les préceptes éducatifs et socialement acceptables. (p. 182-183)

Ce polar dépasse donc le cadre de l’enquête pour aborder des sujets bien plus larges, intelligemment traités, habillement menés dans le récit et transmis. Pour autant, ce polar ne lâche pas son intrigue et ménage son lot de rebondissements et de surprises, jusqu’à la fin !

A noter aussi, l’astucieux effet révélateur sur la couverture du livre : sur une peinture d’Alex Kanevsky, en vernis sélectif transparent, on devine… une tête de mort ! Tout un programme !

art brutŒuvres de Joseph Hofer, August Walla,
Pascal-Désir Maisonneuve, Sylvain Fusco,
Josep Baqué, Paul Goesh.

*« Nous entendons par là des ouvrages exécutés par des personnes indemnes de culture artistique, dans lesquels donc le mimétisme, contrairement à ce qui se passe chez les intellectuels, ait peu ou pas de part, de sorte que leurs auteurs y tirent tout (sujets, choix des matériaux mis en œuvre, moyens de transposition, rythmes, façons d’écriture, etc.) de leur propre fond et non pas des poncifs de l’art classique ou de l’art à la mode. Nous y assistons à l’opération artistique toute pure, brute, réinventée dans l’entier de toutes ses phases par son auteur, à partir seulement de ses propres impulsions. De l’art donc où se manifeste la seule fonction de l’invention, et non, celles, constantes dans l’art culturel, du caméléon et du singe. » — Jean Dubuffet, L’art brut préféré aux arts culturels, 1949.

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♥ Marie-Christine Horn, Tout ce qui est rouge, éditions l’Age d’Homme, 2015, 383 pages, 19 €.

Ce roman m’a été offert par les Éditions L’Âge d’Homme, merci à eux.

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4 responses to “[polar] « Tout ce qui est rouge » Marie-Christine Horn”

  1. lewerentz says :

    J’avoue que les extraits me tentent moyennement mais un livre qui se déroule à Lausanne… je pourrais me laisser tenter. Et c’est toujours bien de dépasser un peu ses préjugés et tenter.

    • BlueGrey says :

      J’ai choisi ces extraits là pour expliciter l’art brut, mais ils ne sont pas forcément les plus représentatifs du style du roman…

  2. éléa says :

    Un roman qui se passe à Lausanne, moi aussi je suis tentée 😉 Je n’avais jamais entendu parler de cette romancière.

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