[roman] « La lucarne » José Saramago

J’avoue une grande méconnaissance de la littérature portugaise, mais notre récent séjour au Portugal m’a donné envie de combler cette lacune. Je suis donc partie en quête de romans portugais aussi bien à ma médiathèque que sur le net. Et, pour une première expérience, j’ai choisi de m’intéresser à José Saramago, écrivain et journaliste portugais décédé en 2010 et unique auteur lusophone à avoir reçu le prix Nobel de Littérature (en 1998). Un peu au hasard, j’ai sélectionné ce roman-là, La lucarne, qui a une histoire éditoriale insolite : En 1953, José Saramago (alors illustre inconnu) remet son manuscrit à une maison d’édition qui ne lui répond tout simplement pas… Depuis l’envoi de ce manuscrit à l’éditeur jusqu’à ce que José Saramago soit publié, 20 années s’écouleront ! Et quand, en 1989, la maison d’édition « retrouve » le manuscrit et propose à l’auteur (alors devenu célèbre) de le publier, Saramago refuse et s’oppose même à toute édition de son vivant ! La Lucarne, l’un des premiers textes de Saramago, nous parvient donc avec soixante ans de retard et après publication de l’entièreté de son œuvre…

La lucarne raconte la vie d’un immeuble de Lisbonne dans les années 1950, sous la dictature de Salazar. Derrières les façades proprettes et les rideaux tendus aux fenêtres, on intercepte des instants de vie, des bribes de conversations saisis dans les parties communes de l’immeuble comme au sein de l’intimité des appartements… On y croise des couples qui se déchirent, une femme entretenue, une jeune fille ambitieuse, des vieilles filles aigries, des couturières amoureuses de Beethoven, un petit garçon turbulent, un cordonnier philosophe, sa femme dodue bonne comme du bon pain et leur locataire… sans oublier la misère en toile de fond.

Chaque habitant prend la parole tour à tour, narrant de son point de vue les menus événements de la vie de l’immeuble, mais aussi dressant, par fragments, des portraits acérés des autres habitants, traquant les faiblesses, bassesses, secrets et vicissitudes des voisins, grattant le vernis des apparences… Cela donne de jolis portraits contrastés, pleins de vie et de drôleries, débordant aussi bien d’amour et de tendresse que de haine ou de jalousie.

Car, avant tout, La lucarne est un roman de personnages. Au fil des pages, des liens, ténus ou forts, se nouent entre les différents étages, entre les différents habitants. Au milieu des petits et grands drames des vies ordinaires, en décortiquant les motivations secrètes de chacun et leurs pensées les plus intimes, José Saramago dépeint avec subtilité un condensé d’humanité. Dans le microcosme de son immeuble, José Saramago fait entrer le monde !

À la qualité « psychologique » du livre, il faut ajouter sa dimension « politique » : En traitant de situations apparemment anodines du quotidien, José Saramago questionne la société portugaise de l’époque et transgresse les valeurs établies. Car dans l’immeuble de José Saramago, la famille n’est pas forcément synonyme de foyer, les jeunes filles veulent aimer librement, les parents aspirent à un travail qui leur permette de vivre moins misérablement, les femmes ne veulent plus être soumises à leur mari… Derrières les non-dits et les faux semblants, on discerne un kaléidoscope bouillonnant où chacun est, simplement, en quête de sa part de bonheur.

– Quand tu seras grand, tu voudras être heureux. Pour l’instant tu ne penses pas à ça et c’est pour cette raison que tu es heureux. Quand tu y penseras, quand tu voudras être heureux, tu cesseras de l’être. À tout jamais ! Peut-être à tout jamais ! Tu entends ? À tout jamais. Plus ton désir de bonheur sera fort, plus tu seras malheureux. Le bonheur n’est pas quelque chose que l’on conquiert. On te dira que si. Ne le crois pas. Le bonheur est ou n’est pas. (p. 110)

La lucarne est, indéniablement, un grand roman, plein de finesse et d’acuité.

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♥ ♥ José Saramago, La lucarne (Claraboia), traduit du portugais par Geneviève Leibrich, éditions Points, 2013 (2011), 372 pages, 7,60 €.

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6 responses to “[roman] « La lucarne » José Saramago”

  1. eimelle says :

    je l’ai, et j’avoue que si à l’époque je l’ai apprécié, il ne m’en reste pas grand chose… tu me donnes envie de le refeuilleter!

  2. ingannmic says :

    Est-ce que l’on retrouve dans ce titre le style si particulier de l’auteur, cette narration sans ponctuation, dense, qui se déroule comme un fil ininterrompu ?
    De cet auteur, j’ai adoré L’année de la mort de Ricardo Reis.

    • BlueGrey says :

      Non, du tout ! La ponctuation est bien là !
      Et j’avais déjà noté « L’année de la mort de Ricardo Reis », je surligne donc !

  3. alexmotamots says :

    Une littérature que je ne connais pas non plus. Bonne idée.

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