[roman] « Le ciel de Bay City » Catherine Mavrikakis

Le ciel de Bay City - Catherine Mavrikakis

Je ne crois pas en l’amour. C’est bon pour les vivants, et je ne suis pas de cette race-là. (p. 48)

Amy, celle qui parle ainsi, est de la race des écorchés : elle n’est que hargne, rage et colère, écartelée entre désirs de mort et désirs de vie. Pourtant, tout destinait Amy à l’adolescence sans histoire d’une jeune Américaine type. Fille du Michigan, elle est née un 4 juillet (1961), jour de fête nationale. Elle a grandi dans une maison de tôle bleue, sous le ciel mauve toxique de Bay City, entre mère, petit frère, tante, oncle, cousin… et le fantôme de sa sœur ainée Angie, morte à la naissance. Mais Angie n’est que le premier fantôme de cette histoire : en effet, les nuits d’Amy sont hantées par d’horribles cauchemars où ressurgissent étrangement aussi bien le visage putréfié de sa sœur morte que les suppliciés de la Deuxième Guerre mondiale… Car Amy est fille et nièce de juives polonaises réfugiées en Amérique, mais elle a grandi dans le déni du génocide de sa famille, silence imposé par sa mère traumatisée et tyrannique.

Adulte, Amy devient pilote de ligne. Elle traverse les cieux à la recherche des « âmes flottantes de ceux qui ne sont plus » ; Celles de sa famille de Bay City (oncle, tante, cousin, mère et frère, partis en fumée la nuit de ses 18 ans) ainsi que celles de sa famille d’Europe, les martyrs oubliés de la Seconde Guerre mondiale. C’est pour sa fille Heaven, pour la libérer du poids du passé, de l’emprise d’une histoire familiale vécue comme une maladie héréditaire tétanisant et asphyxiante, qu’Amy consent à faire le récit de sa sombre destinée, entremêlant sa vie actuelle à son passé et au passé de ses ascendants.

Tout au long de son récit, qu’elle psalmodie avec fureur, Amy invective le ciel et dresse un réquisitoire contre son indifférence à la souffrance humaine. Et quelle puissance ! Katherine Mavrivakis a fait don à sa narratrice d’une voix crépusculaire, d’une langue française chahutée mais vive et incisive, très moderne et évocatrice. C’est dur et cru, sans mièvrerie aucune, à la limite de la folie, de l’étrange et du fantastique… Et, au-delà de la violence et de la rage contenues dans ce récit, c’est son léger décalage par rapport au réel qui, à la fois, happe et repousse le lecteur, le laissant dans une zone indécise où l’inconfort domine. Le ciel de Bay City est un roman intense et complexe, dérangeant et oppressant, dont on ne sort pas indemne.

J’aime profondément ce pays illusoire ou il est possible de croire en demain, malgré l’ignominie des temps. Je suis américaine. J’ai voulu l’être. J’abhorre depuis toujours l’Europe qui hurle en moi. J’aimerais désespérément ne pas penser à hier et n’avoir foi qu’en demain. Mais ma vie a été décidée bien avant ma propre naissance. Sur mon berceau planait l’ombre du nazisme et je n’ai pu malgré la télé, le K-Mart, les voitures, le sexe, la musique et Alice Cooper déposer ce fardeau pesant de mes origines. La seconde génération d’immigrants est maudite. Il faut des siècles pour se remettre de l’histoire de sa famille. Je n’y peux rien. Et moi, je n’ai pas la force d’attendre. De croire que ma descendance aura le droit d’être vierge du passé. (p. 243-244)

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⭐ Catherine Mavrikakis, Le ciel de Bay City, Sabine Wespieser éditeur, 2009 (2008), 294 pages, 21 €.

logo Québec en novembre 2016

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12 responses to “[roman] « Le ciel de Bay City » Catherine Mavrikakis”

  1. ingannmic says :

    Je suis personnellement passée à côté de ce titre, dont le début me semblait pourtant prometteur. J’ai trouvé qu’assez rapidement, l’auteur s’essouffle, se perd dans des répétitions qui alourdissent le récit, et manque parfois de subtilité.

    • BlueGrey says :

      Le style est tellement particulier qu’il ne peut pas plaire à tout le monde. Et oui, il y a des répétitions, mais pour moi elles dénotent de l’état obsessionnel d’Amy.

  2. Folavril says :

    Je garde un beau souvenir de ce roman!

  3. lepapou says :

    Tout le monde lit Mavrikakis et elle le mérite » Je recommande « La ballade d’Ali Baba « .
    Le Papou

  4. yueyin says :

    Un coup de coeur pour moi 🙂 quelle écriture !

  5. 22anjelica says :

    je n’avais pas du tout adhérée 😦

  6. lcath says :

    je le note mais j’ai des doutes ….

    • BlueGrey says :

      Comme tu as pu le lire, ce roman ne laisse pas indifférent et suscite des avis assez tranchés… Le mieux est donc de te faire ton propre avis ! 😉

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