[roman] « D’entre les pierres » David Lelait-Helo

À quoi servait que le monde fût vaste et complexe puisque, dans cette histoire-là, seuls comptaient Soledad Salvador, Buenos Aires et… moi ? (p.11)

C’est l’histoire de l’Argentine, des origines à nos jours, avec la tragédie de la dictature des années 70 et le mythe d’Eva Perón. C’est l’histoire de Buenos Aires, capitale de cette Argentine où les subversifs disparaissent, s’évaporent, comme s’ils n’avaient jamais existé. C’est l’histoire de Soledad Salavador, femme solitaire, tourmentée par son passé. C’est, enfin, l’histoire d’une maison, une très ancienne maison qui, au moment d’être rasée, prend la parole et révèle ce qu’elle a vu et gardé trop longtemps secret… Buenos Aires, Argentine, 38 de la Calle del Primer Día : « Vous avez des yeux, j’ai des fenêtres… »

Pour entrer dans cette histoire, il faut donc tout d’abord admettre comme allant de soi que sa narratrice en soit… une maison ! Une fois cet artifice narratif, un peu déroutant de prime abord, admis, on se laisse vite emporter par cette voix désincarnée qui, au fil des pages, prend chair. Car cette maison-là est loin d’être ordinaire ! Elle se révèle tour à tour malicieuse, tendre ou grondante… Elle a une vraie personnalité, un cœur, une âme, et des choses à raconter sur des événements qui se sont déroulés entre ses murs, sur des conversations interceptées, sur des rires, des joies et des peines qui s’y sont déployés, sur les multiples vies et destins qui s’y sont croisés, sur des petits riens qui font un quotidien et sur de grands drames tus… Au fil de ces récits de vies, la maison évoque aussi la fondation de la ville cinq siècles plus tôt, l’immigration qui, au XIXe siècle, a donné le jour à l’Argentine, le mythe Eva Perón, la dictature durant les années 1970… Mais surtout, elle nous raconte Soledad Salvador, sa dernière occupante, qui vécue 50 ans entre ses murs, qui la choisit pour y panser ses plaies, y consoler ses chagrins et y construire son avenir. À l’heure d’être détruite, la maison révèle enfin, petit à petit, ce qu’elle a vu et gardé trop longtemps secret : la tragédie de Soledad Salvador, un drame qu’elle a été impuissante à empêcher.

La force de l’écriture de David Lelait-Helo est dans sa faculté à personnifier, avec son corps de pierre, ses rides-fissures, ses paupières-persiennes, sa respiration-courant d’air, cette maison qui porte la souffrance de ses hôtes. Même abandonnée, cette maison-là reste « habitée », hantée par le souvenir de Soledad Salvador. Un souffle chaud s’échappe de ces murs de pierres et de ces pages. Ce roman est un voyage, une rêverie sensible entre songe et réalité, un récit doux-amer qui renferme aussi bien amour et peine, colère et sérénité.

Je me rappelle ce temps où d’entre mes pierres surgissait la joie. (p. 238)

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♥ ♥ David Lelait-Helo, D’entre les pierres, éditions Anne Carrière, 2014, 238 pages, 18 €.

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4 responses to “[roman] « D’entre les pierres » David Lelait-Helo”

  1. alexmotamots says :

    Pourquoi pas, c’est plutôt original comme narrateur.

    • BlueGrey says :

      Original, et plutôt bien fait. Un peu déroutant au début, mais on s’y fait vite. Et on finit par s’attacher autant à Soledad qu’à sa maison bavarde !

  2. ingannmic says :

    Je suis un peu réticente à ce genre de procédé… j’avais lu Kétala, de Fatou Dioma, dont les narateurs sont les objets d’un appartement qui vont être dispersés suite au décès de leur propriétaire. Bien que le roman soit bien écrit, et son propos intéressant, j’ai été gênée tout au long de ma lecture par le choix narratif de l’auteure. Donc, je crois que je vais passer…

    • BlueGrey says :

      Le procédé est un peu « déstabilisant » au début, mais je m’y suis vite habituée, prise par l’histoire de Soledad et l’envie d’en savoir plus…

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