[roman autobiographique] « Une histoire d’amour et de ténèbres  » Amos Oz

Une histoire d'amour et de ténèbres- Amos Oz

Mes parents et grands-parents n’étaient ni ukrainiens, ni polonais, ni russes. Ils étaient européens. C’est-à-dire : cosmopolites, intellectuels et parasites. Mon père lisait seize ou dix-sept langues et en parlait onze avec un accent russe à couper au couteau. Ma mère en parlait quatre ou cinq et en lisait sept ou huit. Ils lisaient en allemand et en anglais pour la culture, rêvaient probablement en yiddish et parlaient russe ou polonais quand ils ne voulaient pas que je comprenne. Ils ne m’ont enseigné que l’hébreu, de peur que je sois séduit par l’Europe, que je tombe sous son charme si j’en connaissais les langues. Nous étions dans les années 40 et l’Europe signifiait la mort pour les juifs.

Arrivé à la soixantaine, installé dans le bureau de sa maison d’Arad, petite ville proche du désert du Néguev, Amos Oz se souvient… Dans son récit, il mêle son présent à ses souvenirs d’enfance et reconstitue le passé de ses parents (des Européens convaincus ayant dû fuir l’antisémitisme) et de ceux qui les ont précédés. Il relate son enfance à Jérusalem au sortir de la guerre, concomitante à la naissance de l’Etat d’Israël (il est né en 1939 dans un quartier déshérité de Jérusalem, encore sous mandat britannique). Il décrit le quotidien de sa famille, leur vie dans le dénuement et la passion de l’étude, et évoque avec tendresse ses parents : son père, un émigré lituanien lettré et polyglotte, un intellectuel contraint à exercer des tâches ingrates ; et sa mère, issue de la bourgeoisie polonaise, mélancolique, qui souffre du déracinement, et qui, petit à petit, sombre dans la dépression et se suicidera. Alors, après une enfance heureuse et protégée, Amos tourne le dos au modèle familial pour aller vivre en communauté au Kibboutz, contre l’avis de son père. Il deviendra finalement écrivain et c’est sans doute sa mère qui est à l’origine de sa vocation.

En premier lieu, ce récit est donc un hommage, un hymne, un cri d’amour à la mère trop tôt disparue. Amos Oz évoque avec pudeur et sensibilité cette femme magnifique, gorgée de romantisme, fantasque et fragile, dont le talent de conteuse a révélé dès l’enfance au futur écrivain le bonheur de raconter. Amos Oz remonte aussi sa filiation pour évoquer, dans des portraits pittoresques toujours teintés d’un humour corrosif et tendre, ses aïeux et leurs légendes, tous les acteurs de cette tragi-comédie familiale : on y croise de mauvais poètes, des séducteurs impénitents, de vrais savants et des kibboutzniks idéalistes… Tout un univers hétéroclite et tumultueux qui nourrira son imaginaire. Au-delà de la chronique intime et familiale, ce récit est aussi une évocation de la trajectoire collective d’une nation et des grands événements qui ont dessiné le Proche-Orient et en expliquent les soubresauts contemporains. Et c’est aussi, enfin, un formidable plaidoyer pour la paix et la réconciliation des peuples israéliens et palestiniens.

Une histoire d’amour et de ténèbres est un récit énorme, dense (850 pages tassées, serrées, pleines à ras bord) et foisonnant : Amos Oz casse la chronologie, émaille son récit de sauts dans le temps, de digressions et de récits  enchâssés, déroule son histoire labyrinthique dans l’inextricable généalogie familiale, entremêle petits événements familiaux et grands bouleversements historiques, fait dialoguer personnages réels et êtres fictifs, re-raconte plusieurs fois certains événements, fait se côtoyer des épisodes  drolatiques à des  scènes  pathétiques ou  émouvantes, voire à de longues pages inquiètes… Il livre ainsi un récit tellement ample et foisonnant que l’on si perd parfois !

Une histoire d’amour et de ténèbres est donc un livre difficile d’accès, abondant et parfois redondant, généreusement bavard et digressif, qui demande de la part du lecteur investissement et attention. Mais c’est, aussi et surtout, un immense récit, porté par une ironie mordante et réjouissante et une érudition légère, et qui mêle de façon magistrale l’intime au collectif.

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⭐⭐ Amos Oz, Une histoire d’amour et de ténèbres (Sipour al ahava vahoshekh), éditions Gallimard, collection Du monde entier, 2004 (2002), 543 pages, 25 €.

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16 responses to “[roman autobiographique] « Une histoire d’amour et de ténèbres  » Amos Oz”

  1. keisha41 says :

    Les différents avis donnent envie. Il est gros, je l’ai noté pour plus tard

    • BlueGrey says :

      Il faut être « disponible » pour se lancer dans un roman aussi dense, pour pouvoir s’y consacrer réellement, entièrement, et pour l’apprécier à sa juste valeur…

  2. ingannmic says :

    Lu il y a très longtemps, je me souviens juste avoir ressenti la même chose que toi : un texte parfois difficile mais très beau…

  3. miriam panigel says :

    j’ai beaucoup aimé ce livre

  4. Cleanthe says :

    J’ai l’impression d’avoir à peine effleuré cet auteur avec le recueil de nouvelles que je viens de finir de lui (j’ai pris un peu de retard pour cette LC – mon billet demain ou ce werk-end). Je crois que je poursuivrais bien avec celui-ci qui me dit vraiment.

    • BlueGrey says :

      C’est le premier livre que je lis de lui, mais certainement pas le dernier ! Je suis curieuse de lire ton billet pour en découvrir plus…

  5. Karine says :

    C’est le genre de récits que j’adore, normalement. Je le note, pour quand j’aurai pas mal de temps! Dommage qu’il ne soit pas en audio. C’est le genre de roman que j’adore écouter!

  6. Sandrine says :

    Merci pour ce billet. J’ai commencé cette lecture mais l’ai interrompue car je me sentais passer à côté de nombreuses références et citations. Je ne connais pas l’histoire d’Israël et de très nombreuses allusions ne m’étaient pas compréhensibles et ça me déplaît quand je lis. Je choisirai un autre titre…

    • BlueGrey says :

      Oui, il y a beaucoup de références, et je ne les ai pas toutes saisies, mais c’est aussi l’intérêt d’un tel ouvrage : découvrir, apprendre !

  7. alexmotamots says :

    Je le note, mais pour plus tard également, vue le nombre de pages.

  8. Stephie says :

    Des années que je dis que je veux découvrir cet auteur, depuis que j’ai vu un billet sur le blog de Leiloona 😉

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