[roman] « Exils » Nuruddin Farah

« Les armes n’ont pas l’impact des vérités humaines ». À peine avait-il atterri à Mogadiscio en provenance de Nairobi, que Jeebleh entendit un homme faire cette curieuse déclaration. D’un pas manquant de naturel, il s’éloigna ; l’homme le suivit. (p. 13)

Après 20 ans d’exil à New-York, Jeebleh revient en Somalie pour honorer sa mère morte mais aussi pour aider son ami Bile à retrouver Raasta, sa nièce qui a été enlevée. Mais dès qu’il débarque à Mogadiscio, Jeebleh réalise qu’il a perdu le mode d’emploi de cette Somalie déchirée par la guerre civile. Dès le premier pied posé sur le tarmac, il se retrouve confronté à une violence gratuite, inconnue : à Mogadiscio, à chaque coin de rue, on croise des gamins aux yeux fous, mitraillettes en main. Pour un regard mal interprété, un mot mal compris, un geste esquissé, ou même par simple jeu du « tir au pigeon », on peut être descendu. Depuis la chute de la dictature militaire de Siyaad Barre qui a mené le pays à la ruine, il n’y a plus de gouvernement. Les seigneurs de guerre se disputent le pouvoir qui change sans cesse de camp et les chefs de clan maffieux trafiquent et abusent de la misère, semant terreur, famine et mort.

Jeebleh est désarçonné et désorienté. Sans bien comprendre qui est qui ni qui fait quoi, il va croiser des arnaqueurs, des mafieux, des tueurs… avant d’enfin retrouver son ami d’enfance Bile qui gère « le Refuge », un lieu qui accueille orphelins et réfugiés, une oasis de paix dans le chaos environnant. Jeebleh va ensuite se lancer à la recherche de Raasta, la nièce de Bile qui a été enlevée avec son amie Makka. Mais retrouver les fillettes (kidnappées pour des raisons mal élucidées et qui restent plus que confuses pour le lecteur) n’est qu’un prétexte, un fil conducteur pour dresser le portrait d’un pays en pleine apocalypse et mettre à jour ses dérives : c’est la guerre civile et les désastres qu’elle provoque qui tiennent le premier rôle de ce roman.

On peut regretter le dénouement un peu précipité du livre, on peut également rester perplexe face à la mystique déployée autour de Raasta « l’enfant miracle » et déplorer quelques longueurs sinueuses dans la recherche de la disparue, mais Exils est doté d’une réelle puissance évocatrice concernant la Somalie. Avec une écriture tranchante (non dénuée d’humour quand il s’agit de dénoncer l’absurdité des situations), Nuruddin Farah décrit avec précision et intensité son pays rongé par la violence. Et dès les premières pages, la tension est palpable ; on est propulsé au cœur du chaos. Le lecteur se sent aussi perdu et angoissé que Jeebleh, projeté dans un monde insensé rongé par la corruption et la violence. Et en arrière-plan, le lecteur découvre le contexte historique, politique et social de la Somalie : le règne et la chute du Dictateur Siyaad Barre (1969-1991), la désastreuse opération de paix « restore hope » de l’armée américaine (1992-1993), l’intervention éthiopienne (2006-2009), et la guerre des clans qui gangrène, depuis toujours semble-t-il, la Somalie.

Enfin, ce roman porte aussi une jolie réflexion autour de la notion d’identité : Après 20 ans d’exil aux Etats-Unis, Jeebleh est-il encore somalien ? Pour autant, est-il devenu Américain ? L’incompréhension, la culpabilité et la mauvaise conscience pèsent sur son regard devenu étranger quand, aujourd’hui, il regarde « son » pays… Et si Jeebleh ne sera jamais un Américain, il n’est déjà plus un enfant de Mogadiscio. Exils raconte ainsi, aussi, le destin d’un homme qui ne sera plus chez lui nulle part.

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♥ ♥ Nuruddin Farah, Exils (Links), traduit de l’anglais (Somalie) par Marie-Odile Fortier-Masek, éditions du Rocher, collection Le Serpent à Plumes, 2010 (2003), 384 pages, 23 €.

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4 responses to “[roman] « Exils » Nuruddin Farah”

  1. alexmotamots says :

    Triste constatation que celle de l’auteur.

  2. yueyin says :

    C’est le roman dont tu as trouvé les références dans les vies de papiers donc… un peu dur pour moi aussi j’ai l’impression mais certainement intéressant 🙂

    • BlueGrey says :

      J’avais noté le nom de Nuruddin Farah dans « Les vies de papiers » en effet. Et de lui j’ai donc lu ce livre-ci ainsi que « Du lait aigre-doux ». J’ai préféré celui-ci, qui est un peu dur parfois, mais intéressant, et prenant, et bien fait.

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