[roman] « Déraison » Horacio Castellanos Moya

Déraison - Horacio Castellanos Moya

Je ne suis pas entier de la tête. (p. 11)

Le narrateur, jamais nommé, est un journaliste salvadorien réfugié au Guatemala. Il y est engagé par l’Église catholique pour réviser les mille cent feuillets d’un rapport sur le génocide perpétré par l’armée contre les Indiens. Mais la lecture des témoignages des rescapés le précipite dans une paranoïa proche de la démence, et le sexe lui-même n’est plus alors pour lui une consolation, mais un sujet de panique supplémentaire !

Déraison nous immerge dans la tête du narrateur, un homme qui, à peine a-t-il lu le premier témoignage d’un survivant (celui d’un indigène cachiquel qui a assisté au massacre de ses quatre enfants et de sa femme à coups de machette) bascule dans le cauchemar. Dès lors il va lui être impossible de s’extraire de ces dizaines de récits de tortures, de viols et d’assassinats. Véritablement fasciné, il va totalement s’y plonger et s’en repaître, les ressassant indéfiniment, sans jamais arriver à s’en extraire tout-à-fait. Dans des épisodes hallucinatoires, il va même jusqu’à s’imaginer dans le rôle des tortionnaires ! Et ni ses errances éthyliques, ni ses errances sexuelles ne vont apporter de soulagement à son état obsessionnel. De plus, alors que notre attention est arrêtée par les atrocités et détails macabres en tout genre que l’on lit et que notre lecture devient de plus en plus intolérable, le narrateur, lui, souligne la beauté stylistique des témoignages des Indiens et y voit une certaine poésie, ce qui rend son récit d’autant plus déroutant et dérangeant.

Le style d’Horacio Castellanos Moya, dense, furieux, comme à bout de souffle, reflète l’état mental très embrouillé de son protagoniste. Son récit se déploie en d’interminables phrases (longues comme des paragraphes) qui s’étirent en circonvolutions labyrinthique au rythme chaotique des pensées hallucinées du narrateur. Et si cette narration accentue la tension permanente de l’intrigue, l’artifice rend la lecture parfois difficile. Le lecteur est maintenu « en apnée » pendant 140 pages, sans respiration possible, ni dans la forme, ni dans le fond, passant d’un récit de tortures à un récit de massacre, au rythme de la dérive paranoïaque du narrateur.

Déraison est la dissection d’un esprit en déliquescence. C’est un récit déroutant, éprouvant, délirant et halluciné, souvent cruel, parfois drôle (notamment les scènes des déconvenues sexuelles du narrateur), sous lequel on distingue aussi une certaine rage.

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⭐ Horacio Castellanos Moya, Déraison (Isensatez), traduit de l’espagnol par Robert Amutio, éd. Les Allusifs, 2006 (2004), 140 pages, 14 €.

Du même auteur : La servante et le catcheur.

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6 responses to “[roman] « Déraison » Horacio Castellanos Moya”

  1. Karine says :

    Ah oui, ça semble vraiment éprouvant, tout ça… pas certaine que ce soit les lectures dont j’ai besoin présentement!

  2. ingannmic says :

    Cet auteur m’attire et m’impressionne tout à la fois. Je n’ai lu que deux de ses titres, que j’ai appréciés, mais c’est vrai que leur abord n’a pas toujours été facile..

    • BlueGrey says :

      C’est le deuxième titre de lui que je lis après « La servante et le catcheur », que j’ai plus apprécié que celui-ci, qui est plus facile d’accès, avec un style plus « fluide », moins « extrême ».
      Et je n’en resterai sans doute pas là et lirai d’autres titres de cet auteur parce que, même s’il est difficile d’accès, ce qu’il raconte est « fort » et intéressant.

  3. yueyin says :

    houla je ne suis pas sûre que ce soit pour mon petit coeur tout mou 🙂

    • BlueGrey says :

      Je ne pense pas que ce livre-là soit pour toi en effet. Pour découvrir l’auteur, je te conseillerais plutôt « La servante et le catcheur », un roman parfois très dur lui aussi, mais dans lequel on arrive tout de même à respirer (parfois) (un peu) !

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