[roman] « Lignes de faille » Nancy Huston

Lignes de faille - Nancy Huston

2004, 1982, 1962, 1944. Californie, Israël, Canada, Allemagne. Sol, Randall, Sadie, Kristina. Quatre époques, quatre lieux, quatre enfants, quatre destins pour un roman à rebours… Chaque enfant, en un monologue intérieur, se raconte l’année de ses 6 ans. Et du petit garçon à son arrière-grand-mère, chaque génération subit les séismes intimes de l’enfance, en partie déclenchés par la génération précédente, et mêlés à ceux de l’Histoire.

La grande réussite de ce roman est d’avoir su donner à chaque enfant une voix et une personnalité propre et crédible, et en partie façonné par la génération précédente. De ces quatre portraits, deux se détachent plus particulièrement : celui de Sol, enfant névrotique et pervers, et surtout celui de Kristina, la survivante (Randall et Sadie sont deux enfants plus fragiles, plus effacés). Sol est un enfant de ceux que l’on appelle aujourd’hui « enfant roi ». Il grandi de nos jours en Californie dans des conditions privilégiées, surprotégé par l’amour débordant de sa mère. Mais on ne peut qu’être déconcerté, voire effrayé, par le tyran qui sommeille dans cet enfant pervers et névrotique qui se délecte d’images de cadavres irakiens et de scènes pornographiques sur Internet (« Je m’empiffre de Google et deviens le président Bush et Dieu en même temps »). Kristina quant à elle a vécu des expériences traumatisantes, subissant les méfaits de la guerre, ses privations et ses drames. Elle parviendra toutefois à vivre une vie adulte passionnée en devenant une chanteuse célèbre et en refusant de céder le moindre pouce de sa liberté aux normes sociales trop contraignantes des années d’après-guerre.

Nancy Huston a un vrai don pour retranscrire cette naïveté très relative, cette lucidité propre au jeune âge. Elle fait ressentir, par petites touches, les drames silencieux de l’enfance, ces petits riens contre lesquels se fracassent les illusions de l’enfance : une promesse non tenue, une absence d’attention… De génération en génération, on rencontre ainsi chaque enfant à un instant de cassure – cassure familiale ou historique, quand la petite histoire rencontre la grande – à un instant où leur vie bascule à jamais et, par ricochet, fait aussi basculer celle de la génération à venir.

Ce superbe roman entremêle ainsi, habilement, deux thématiques principales : la puissance destructrice des adultes sur l’enfant et les conséquences des atrocités nazies sur 60 années d’histoire contemporaine. Deux thématiques abondamment traitées en littérature mais que Nancy Huston aborde ici avec originalité, profondeur et sensibilité.

Il y aurait encore beaucoup à dire sur ce livre de presque 500 pages ; le rôle qu’y joue la musique par exemple, la virtuosité de l’écriture de Nancy Huston, sa critique teintée de cynisme de la société américaine contemporaine, ou encore la révélation progressive du secret de Kristina… Oui, il y aurait encore beaucoup à dire sur ce roman… Mais décidément, j’en parle bien mal et ne lui rend vraiment pas justice. Alors, le mieux que je puisse faire est de vous inviter, simplement, à l’ouvrir…

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♥ ♥ Nancy Huston, Lignes de faille, éd. Actes Sud, coll. Babel, 2006, 482 pages, 9,50 €.

Challenge des 500 livres

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16 responses to “[roman] « Lignes de faille » Nancy Huston”

  1. Femmesdelettres says :

    Nancy Huston est vraiment une magicienne des styles, elle est capable de tout!… Ses positions philosophiques sont parfois discutables en soi, mais quand je lis ses romans je suis toujours convaincu.

    • ingannmic says :

      Absolument d’accord !! Ce qui m’épate chez cette auteure, c’est sa capacité à varier les genres. J’ai lu Lignes de faille il y a longtemps, mais comme Krol, ce roman m’a durablement marquée.

      • BlueGrey says :

        Pareil ! En fait j’ai lu ce roman il y a longtemps déjà, mais j’en suis encore très imprégnée.

    • BlueGrey says :

      Je n’ai lu qu’un autre livre d’elle, « Reflets dans un œil d’homme », un récit entre le témoignage personnel et l’essai sur les différences entre les sexes, toujours au style impeccable, mais qui ne m’a pas convaincu du tout sur le fond.

      • Femmesdelettres says :

        Oui, c’est à ce texte-là que je pensais, parfois elle a des idées d’un autre âge ! Mais ça donne presque de la force à ce qu’elle dit, du recul…

      • BlueGrey says :

        Ce qui m’a aussi beaucoup gêné dans son essai c’est qu’elle parte de son expérience personnelle pour généraliser aux femmes dans leur ensemble. Et bien non, ça ne fonctionne pas comme ça, et bien souvent je ne me suis pas reconnue dans ce qu’elle disait de façon très péremptoire « en mon nom »…

  2. alexmotamots says :

    Si, si, tu en parles très bien.

  3. krolfranca says :

    Ah oui un roman qui m’avait marquée !

  4. 22anjelica says :

    je n’ai pas pu passer « SOL », c’était trop pour moi.

    • BlueGrey says :

      Sol arrive en premier et est épouvantable en effet… Mais c’est dommage que tu n’aies pas pu franchir cette première partie car le roman va vers le mieux, le lumineux !

  5. keisha41 says :

    Sol est en effet éprouvant à découvrir, mais quelle construction ingénieuse, dans ce roman!

  6. Sido says :

    Je connaissais ce roman et n’avais jamais eu envie de le lire jusqu’à aujourd’hui, grâce à ta chronique. Merci !

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