[roman] « Pas pleurer » Lydie Salvayre

Pas pleurer - Lydie Salvayre

Été 1936, guerre d’Espagne : « Queremos vivir ! » clament les républicains parmi lesquels Montse, la mère de l’auteure, véritable héroïne de ce roman vécu. A l’été 1936, Montse à 15 ans. C’est une jeune paysanne qui, jusque-là, n’a rien vécu, ne sait rien de rien. Mais à la faveur de la guerre Montse va découvrir à la fois l’amour, la révolution et la liberté ! Et elle va en concevoir un bonheur extraordinaire malgré le contexte horrifique. Car si Montse est et restera une femme modeste, elle possède aussi une puissance de vie, un désir de vivre extraordinaire, une étrange faculté à enchanter son quotidien. Trois quarts de siècle plus tard, la voilà qui raconte cet été, son été, à sa fille (notre auteure-narratrice), autour d’une anisette, et dans un formidable sabir franco-espagnol, langage mixte, français enluminé d’hispanismes, expressions, interjections et jurons catalans.

Pendant ce même été 1936, quand éclate la guerre civile espagnole, l’écrivain Georges Bernanos vit à Majorque. Catholique, monarchiste, ancien militant de l’Action française, il est tout d’abord sympathisant du mouvement franquiste. Il va toutefois être totalement révulsé par les atrocités opérés par les « nationaux » (qu’on appellera bientôt « franquistes ») contre les « rouges », les « républicains », avec la bénédiction de l’Église espagnole. Il va alors s’employer à les dénoncer, multipliant témoignages et articles. Ces événements lui inspirent aussi Les Grands Cimetières sous la lune, violent pamphlet anti-franquiste qui sera publié en France en 1938. C’est aussi à ce travail que Bernanos opère sur lui-même, sur sa pensée, que rend hommage Lydie Salvayre : elle fait du récit de ce que vit Bernanos, de ce qu’il pense, de ce qu’il rédige, de ce qu’il dénonce, un élément essentiel de la trame de Pas pleurer.

Lydie Salvayre passe ainsi de l’un à l’autre, de Montse à Bernanos, de la voix solaire aux accents chantants de sa mère aux textes horrifiés de l’écrivain. Elle mêle et emmêle prose et dialogues, souvenirs de l’une et récit de l’autre… et tisse des liens entre ces deux paroles que pourtant, à l’origine, tout semble opposer (le sexe, la classe sociale, les idées, la langue…) mais qu’elle relie dans un même esprit d’insoumission et de courage. Elle mêle le particulier et l’universel. L’été radieux de sa mère et l’année lugubre de Bernanos sont finalement deux scènes d’une même histoire, deux visions d’un même moment, un moment fondateur à la fois pour Montse et surtout pour l’Espagne au bord du précipice franquiste.

Pas Pleurer est un texte singulier, incroyablement fort et émouvant, et gorgé d’allégresse. C’est vif et vivifiant. C’est dur et tragique. C’est burlesque, insolent, joyeux et tendre. C’est un texte utile, pour relire ces pages sombres de l’histoire récente. Enfin, Pas pleurer est aussi un roman intime, l’histoire d’une transmission, de mère à fille, et un acte d’amour filial, digne, émouvant, et beau.

Au nom du Père du Fils et du Saint-Esprit, monseigneur l’évêque-archevêque de Palma désigne aux justiciers, d’une main vénérable où luit l’anneau pastoral, la poitrine des mauvais pauvres. C’est Georges Bernanos qui le dit. C’est un catholique fervent qui le dit.
On est en Espagne en 1936. La guerre civile est sur le point d’éclater, et ma mère est une mauvaise pauvre. Une mauvaise pauvre est une pauvre qui ouvre sa gueule. Ma mère, le 18 juillet 1936, ouvre sa gueule pour la première fois de sa vie. Elle a quinze ans. Elle habite un village coupé du monde où, depuis des siècles, de gros propriétaires terriens maintiennent des familles comme la sienne dans la plus grande pauvreté.
Au même moment, le fils de Georges Bernanos s’apprête à se battre dans les tranchées de Madrid sous l’uniforme bleu de la Phalange. Durant quelques semaines, Bernanos pense que l’engagement de son fils auprès des nationaux est fondé et légitime. Il a les idées que l’on sait. Il a milité à l’Action française. Il admire Drumont. Il se déclare monarchiste, catholique, héritier des vieilles traditions françaises et plus proche en esprit de l’aristocratie ouvrière que de la bourgeoisie d’argent, qu’il exècre. Présent en Espagne au moment du soulèvement des généraux contre la République, il ne mesure pas d’emblée l’ampleur du désastre. Mais très vite, il ne peut tordre l’évidence. Il voit les nationaux se livrer à une épuration systématique des suspects, tandis qu’entre deux meurtres, les dignitaires catholiques leur donnent l’absolution au nom du Père du Fils et du Saint-Esprit.
L’Église espagnole est devenue la Putain des militaires épurateurs.
Le cœur soulevé de dégoût, Bernanos assiste impuissant à cette infâme connivence. Puis, dans un effort éprouvant de lucidité qui l’oblige à rompre avec ses sympathies anciennes, il se décide à écrire ce dont il est le témoin déchiré. (p. 11-12)

Ma mère se tourne vers moi.
Si tu nous servais une anisette, ma chérie. Ça nous renforcerait la morale. On dit le ou la ?
On dit le. Le moral.
Une petite anisette, ma Lidia. Par les temps qui galopent, c’est une précaution qui n’est pas, si j’ose dire, surnuméraire. (p. 221)

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logo-goncourt♥ ♥ Lydie Salvayre, Pas pleurer, éd. Actes Sud, coll. Babel, 2006, 482 pages, 9,50 €.

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6 responses to “[roman] « Pas pleurer » Lydie Salvayre”

  1. alexmotamots says :

    Je n’ai pas été aussi convaincu que toi, car ce que j’ai préféré dans le roman, ce sont les textes de Bernanos.

    • BlueGrey says :

      Ah bon ?! J’ai beaucoup aimé aussi les réparties de la mère, ses « glissements » langagiers qui, je trouve, « poétisent » son discours…

  2. yueyin says :

    bizarrement ce titre ne me tentait pas, peut-être à cause de la guerre d’Espagne (Hemingway me l’a fait détester) tu me réconcilies à moitié avec l’idée 🙂

  3. livres443 says :

    J’avais lu aussi ce livre et je n’avais pas été aussi emballé. Bien que le texte soit rythmé (notamment par le phrasé Français/espagnol) , je n’accrochais pas forcément aux personnages, ni au thème.

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