[roman] « Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits » Salman Rushdie

On sait très peu de choses, même si on a beaucoup écrit à ce sujet, de la nature véritable des jinns, ces créatures faites de feu sans fumée. Sont-ils bons ou mauvais, diaboliques ou bienveillants, cela fait l’objet d’âpres discussions. Ce que l’on admet généralement, ce sont les caractéristiques suivantes : ils sont fantasques, capricieux, impudiques, ils se déplacent très vite, changent de taille et de forme et réalisent bon nombre de vœux des mortels, hommes et femmes, qu’ils en décident ainsi ou s’y trouvent contraints, et leur perception du temps est radicalement différente de celle des êtres humains. Il convient de ne pas les confondre avec les anges, même si certains récits anciens affirment à tort que le diable en personne, l’ange déchu Lucifer, fils du matin, fut le plus grand des jinns. L’endroit où ils vivent a aussi fait longtemps l’objet de controverses. Certains récits antiques prétendent, de manière calomnieuse, que les jinns vivent ici parmi nous, sur terre, ce prétendu « bas monde », dans des bâtiments en ruine et de nombreuses zones insalubres, décharges, cimetières, latrines, égouts e, chaque fois que c’est possible, dans des tas de fumier. Si l’on en croit ces histoires diffamatoires, on ferait bien de sa laver très soigneusement après le moindre contact avec un jinn. Ils sont malodorants et transmettent des maladies. Cependant, les exégètes les plus éminents affirment depuis longtemps ce qu’à présent nous tenons pour vrai : les jinns vivent dans leur propre monde, séparé du nôtre par un voile et ce monde supérieur, parfois appelé Péristan ou Monde Magique, est très vaste, même si sa nature demeure pour nous mystérieuse. (p.15)

Le récit s’ouvre sur un épisode avéré de l’existence du philosophe humaniste Averroès, exilé au XIIe siècle dans une petite ville d’Andalousie. À partir de là, l’imaginaire se déploie et sont racontées ses amours avec Dunia, une jinnia qui a pris forme de femme… Nous voici soudain projetés environ 1000 ans plus tard dans la ville de New York infestée de phénomènes surnaturels (épidémie de lévitations, gigantesques incendies, secte post-athéiste, pandémie de pourriture apparaissant sur les visages des gens corrompus, personnages de BD prenant vie…). Profitant d’une faille spatio-temporelle, les jinns se sont échappés de leur univers aussi fabuleux qu’ennuyeux et se déchaînent, semant le chaos sur notre planète : la guerre des mondes est déclarée ! D’un côté, nous avons donc les jinns obscurs, envoyés par le philosophe dogmatique Al-Ghazâlî (théologien d’origine persane adepte d’une foi rigoriste et fanatique) pour semer la terreur sur Terre afin de contraindre les hommes à se tourner vers Dieu comme seul recours possible aux étrangetés qui se multiplient ; de l’autre, nous avons la jinnia Dunia, Reine de la foudre, qui a eu naguère une flopée d’enfants avec le philosophe Ibn Rushd (plus connu sous le nom d’Averroès) et qui, à la tête de son armée de descendants, défend la raison et l’idée d’un monde indépendant de la volonté de Dieu. Car le véritable combat qui se joue dans ce conte fantastique est celui de la raison contre l’obscurantisme, du savoir contre le croire, de l’amour contre la haine. Ainsi, en filigrane, on retrouve les questionnements qui traversent toute l’œuvre de Salman Rushdie : la liberté d’expression, l’obscurantisme religieux, l’importance de la mixité et, surtout, la célébration de la connaissance et de la création. Sous couvert d’une fable baroque, c’est notre histoire contemporaine qu’interroge Salman Rushdie, sur fond de montée du fondamentalisme religieux, de crise écologique et de perte globale de repères.

Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits (soit mille et une) est donc un roman exubérant et baroque, teinté de fantastique, de surnaturel, voire de surréalisme, et qui se prête à différents niveaux de lecture. Mais, si on sent à chaque ligne l’immense plaisir que Salman Rushdie a dû ressentir à son écriture, et l’ironie salutaire dont il colore son récit, son roman manque de chair et d’une ligne directrice claire : il se perd dans une surabondance de détails et de détours, de personnage secondaires qui apparaissent et pour disparaître aussitôt, de digressions bavardes et de références (le « Il faut cultiver son jardin » de Voltaire, Gabriel García Márquez, Franz Kafka…) qui noient le lecteur. À force de circonvolutions, attention et intérêt s’émoussent. J’aurai aimé aimer… je me suis ennuyée.

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Salman Rushdie, Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits (Two Years Eight Months and Twenty-Eight Nights), traduit de l’anglais par Gérard Meudal, éditions Actes Sud, colection Lettres anglo-américaines, 2016 (2015), 312 pages, 23 €.

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4 responses to “[roman] « Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits » Salman Rushdie”

  1. ingannmic says :

    Tu confirmes mes a priori… il m’aurait pourtant presque tentée !

  2. alexmotamots says :

    Quel dommage que tu te sois ennuyée.

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