[essai] « Sexe et mensonges : la vie sexuelle au Maroc » Leïla Slimani

L’article 490 du Code pénal prévoit « l’emprisonnement d’un mois à un an [pour] toutes personnes de sexe différent qui, n’étant pas unies par les liens du mariage, ont entre elles des relations sexuelles « . Selon l’article 489, toute « conduite tendancieuse ou contre nature entre deux personnes du même sexe est punie de six mois à trois ans de prison ».

Elles s’appellent Nour, Faty ou Malika, elles ont 40, 18 ou 25 ans, elles sont femme au foyer, médecin, journaliste ou prostituée, mariées ou célibataires. Et elles racontent. Plus, elles témoignent : « N’oublie pas de rester vierge », chuchotait tous les jours la mère de Soraya à son oreille. « Le viol est très courant. Surtout chez les filles qui ont déjà une sexualité. Les hommes ne comprennent pas la différence entre le fait d’avoir une sexualité et le fait de consentir à un acte sexuel » explique Zhor. « Tout ça, ça ne sert pas la cause de l’islam. Ça ne sert qu’une seule cause : celle des hommes » s’insurge Jamila. Elles s’appellent Asma, Rim ou Moura…

Leïla Slimani a recueilli et compilé la parole de ces Marocaines qui témoignent de leur vie intime dans un pays où la loi pénalise les relations sexuelles hors mariage et l’homosexualité. Elles y dénoncent l’hypocrisie d’une société prétendument « vertueuse » où les femmes sont les victimes d’un système patriarcal qui prend prétexte de la religion comme outil de contrôle sociétal. Elles racontent l’oppression quotidienne, l’obsession de la virginité, les amours clandestines, les reconstructions de l’hymen, les mariages arrangés, les coups, les viols, les avortements sauvages… Elles parlent de désir, de frustration, de douleur, de peur, de solitude… Elles sont drôles, ambiguës, émouvantes, en colère, résignées, révoltées… Elles sont, à l’image de la société marocaine, déboussolées.

Les hommes ne sont pas absents du livre de Leïla Slimani, bien qu’un seul témoigne (Mustapha, policier à Rabat qui témoigne du racket fait aux prostituées et aux couples d’amoureux ou adultérins). Ils apparaissent en filigrane dans les propos des femmes qui montrent bien qu’ils sont, eux aussi, enfermés dans un système pervers, même s’ils en tirent plus de profit que les femmes.

Leïla Slimani met en perspective ces témoignages bruts (parfois brutaux) par des statistiques, des analyses de journalistes ou sociologues, des faits divers (comme celui d’un couple d’homosexuels tabassés et insultés par un groupe d’hommes, les victimes écopant de peines plus lourdes que leurs bourreaux), des études et essais :

Selon l’Association marocaine de lutte contre l’avortement clandestin (Amlac), près de 600 avortements clandestins sont pratiqués chaque jour et des centaines de femmes meurent dans des conditions atroces.

Tout laisse à penser que l’islam est une religion qui n’approuve qu’une seule forme de sexualité : la sexualité conjugale et donc hétérosexuelle. Les sociétés musulmanes sont construites autour de tabous que sont la fornication, l’homosexualité, la maternité célibataire, l’avortement et la prostitution. Ce système continue de tenir grâce à une culture du silence, voire de l’omerta, prêchée par le religieux, confirmée par la loi et imposée par la convention sociale.
Pourtant, comme l’ont montré d’éminents chercheurs, dans les premiers temps de l’islam, le sexe est loin d’être un tabou. Dans L’Érotisme arabe (Robert Laffont, 2014), Malek Chebel montre que la sexualité y est même considérée comme une source d’équilibre et d’épanouissement de l’être humain. L’acte sexuel n’a pas pour seul but la procréation mais bien aussi la jouissance : l’orgasme est un prélude aux plaisirs promis aux habitants du paradis. Au départ, l’islam encourage la sexualité car il considère qu’il n’y a pas de raison de rendre impur quelque chose qui a été créé par Dieu.

Avec simplicité et bienveillance, Leïla Slimani fait ainsi émerger ces voix de femmes qui évoquent le tiraillement entre envie d’émancipation et peur de l’effondrement des structures traditionnelles, et qui racontent leur réalité quotidienne dans une société où la sexualité tient autant du tabou que de l’obsession. Et faire entendre leurs voix, c’est une manière de défendre leurs droits. Toutes ces femmes livrent ainsi un joli plaidoyer pour la liberté.

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⭐⭐ Leïla Slimani, Sexe et mensonges : la vie sexuelle au Maroc, éditions Les Arènes, 2017, 192 pages, 17 €.

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6 responses to “[essai] « Sexe et mensonges : la vie sexuelle au Maroc » Leïla Slimani”

  1. keisha41 says :

    L’auteur en parlait dans une émission télé, et j’ai bien envie de lire cet essai. On en parle peu, dommage.

  2. Hélène says :

    Bien envie aussi de le lire

  3. aleslire says :

    La cause des femmes est prégnante ces derniers temps, c’est à la fois normal et inquiétant toutes ces zones d’ombre sur lesquelles on soulève des voiles … Combien de douleurs encore non dites, cachées ? Un essai dont je note les références également.

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