[roman] « Désorientale » Négar Djavadi

À Paris, mon père, Darius Sadr, ne prenait jamais l’escalator.
La première fois que je suis descendue avec lui dans le métro, le 21 avril 1981, je lui en ai demandé la raison et il m’a répondu : « L’escalator, c’est pour eux. » Par eux, il entendait vous, évidemment. Vous qui alliez au travail en ce mardi matin d’avril. Vous, citoyens de ce pays, dont les impôts, les prélèvements obligatoires, les taxes d’habitation, mais aussi l’éducation, l’intransigeance, le sens critique, l’esprit de solidarité, la fierté, la culture, le patriotisme, l’attachement à la République et à la démocratie, avaient concouru durant des siècles à aboutir à ces escaliers mécaniques installés à des mètres sous terre. (p. 9)

Paris, aujourd’hui. La nuit, Kimiâ mixe du rock alternatif dans des concerts. Le jour, elle suit un protocole d’insémination artificielle pour avoir un enfant avec son amie Anna. Dans la salle d’attente de l’hôpital, juste avant l’insémination, seule avec son petit flacon dans la poche, elle patiente, et se souviens : l’Iran de son enfance (elle est née à Téhéran en 1971), ses parents opposants au régime du Shah puis à celui de Khomeiny, puis leur exil en France en 1981… Au fil de ses souvenirs entremêlés, elle déroule toute l’histoire de sa famille, elle évoque l’Iran des années 1970, la France d’aujourd’hui, l’exil, l’homosexualité, l’identité, la transmission, la PMA… Vaste programme, prenant la forme d’un monologue chahuté, ponctué d’apostrophes au lecteur, de digressions, de réflexions humoristiques, le tout parsemé de brefs retours dans la salle d’attente…

Le texte entrecroise ainsi une réflexion politique à une ample fresque familiale et un récit d’apprentissage, intime. C’est enchanteur quand l’auteure évoque son extravagante parentèle, au premier rang de laquelle s’impose l’arrière-grand-père, Montazemolmolk, maître d’un immense domaine dans le nord de la Perse, mais aussi de 52 épouses, 30 enfants et 20 servantes. Puis viennent Nour, la grand-mère aux yeux bleus, les oncles numérotés de 1 à 6, Darius, le père, journaliste exigeant en butte au régime du Shah puis à celui de Khomeyni ; Sara, la mère, débordante d’énergie et d’amour… Là, l’auteure fait jaillir les images et résonner les mots, c’est sonore, coloré, éclatant ! Mais elle est moins convaincante quand elle évoque l’intime (maternité, sexualité, quête identitaire, douleurs de l’exil…) ; en cause, peut-être, une certaine retenue ? Un manque de recul ? Son style devient alors plus froid et nerveux, moins abouti, comme à vif, et les multiples sujets survolés manquent de profondeur.

Car pour s’intégrer à une culture, il faut, je vous le certifie, se désintégrer d’abord, du moins partiellement, de la sienne. Se désunir, se désagréger, se dissocier.

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⭐ Négar Djavadi, Désorientale, éditions Liana Levi, 2019, 349 pages, 22 €.

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4 responses to “[roman] « Désorientale » Négar Djavadi”

  1. keisha41 says :

    Bon roman tout de même (en dépit de tes bémols)

  2. alexmotamots says :

    Sur le même sujet, j’avais préféré Max et la poupée, plus poétique.

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