[roman] « L’autobus » Eugenia Almeida

Cela fait trois soirs que l’autobus passe sans ouvrir ses portes. Le village est sous une chape métallique. Grise et légèrement ondulée. Le seuil des maisons est maculé de terre et l’absence de pluie rend les chiens nerveux. Par la fenêtre de l’hôtel, Rubén se penche machinalement pour regarder les gens qui traversent la voie. Ce sont les Ponce, qui habitent de l’autre côté. Ils accompagnent cette fois encore la belle-sœur pour voir si elle peut retourner en ville. Avant qu’ils ne parviennent à l’emplacement où l’autobus s’arrête, Rubén sort sur le pas de la porte. De loin on aperçoit sa main qui s’agite comme un pendule dans l’air, un battant de cloche accroché à rien, qui secoue pour dire non.
Maître Ponce fait un autre geste, de la tête pour l’aviser qu’il l’a bien vu.
– Il ne s’arrête pas, il faut rentrer. (p. 9)

Il existe des livres, comme celui-ci, qui n’ont l’air de rien : une centaine de pages, une couverture quelconque, un titre anodin… Mais c’est souvent quand on ne s’y attend pas que l’on se retrouve estomaqué. Et justement L’autobus est l’un de ces petits romans dont l’aspect inoffensif dissimule en réalité une force tragique et une puissance critique insoupçonnées.

L’intrigue paraît anecdotique : dans une petite ville perdue en Argentine, l’autobus passe, invariablement, tous les soir. Sauf que, depuis trois soirs, il passe… sans s’arrêter ! Et, depuis trois soirs, l’avocat Ponce accompagne sa sœur pour prendre cet autobus qui passe devant eux sans s’arrêter ; depuis trois soirs, un couple attend lui aussi cet autobus qui ne s’arrête pas. Alors que Ponce ramène sa sœur chez lui dans l’attente du prochain bus, le couple, excédé, décide de partir à pieds le long de la voie ferrée. Car le train non plus ne passe plus : la barrière du passage à niveau est baissée et un wagon posé sur la voie empêche toute circulation… Le village s’interroge, le soupçon et la confusion s’installent. La radio parle d’une jeune fille en fuite, d’un couple de subversifs, d’exercices militaires, d’une fusillade à la nuit tombée… Et l’autobus s’arrête de nouveau alors que personne ne l’attend plus.

Une écriture minimaliste, des dialogues elliptiques, un récit théâtralisé, un nombre réduit de personnages et un périmètre d’action très restreint : ce roman étrange se caractérise par sa sobriété et son détachement sous lesquelles couve une atmosphère de terreur larvée. Et même si ce roman reste un peu « en deçà » il révèle, à travers une anecdote surréaliste, une vraie force critique. Il illustre la prise du pouvoir par les autorités militaires à la fin des années 70 et la contamination rampante des actes et des esprits par la perversité du pouvoir dictatorial.

______________________________

⭐⭐ Eugenia Almeida, L’autobus (El colectivo), traduit de l’espagnol (Argentine) par René Solis, éditions Métailié, 2007 (2005), 124 pages, 15 €

Du même auteur : L’Échange.

logo challenge tour du mondeDestination Argentine

Publicités

4 commentaires sur “[roman] « L’autobus » Eugenia Almeida

Ajouter un commentaire

  1. oh je me souviens de ce roman lu il y a des lustres, une ambiance très pesante, un ton tout à fait particuliers, très curieux comme roman mais marquant

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :