[roman] « Petit pays » Gaël Faye

– La guerre entre les Tutsi et les Hutu, c’est parce qu’ils n’ont pas le même territoire ?
– Non, ça n’est pas ça, ils ont le même pays.
– Alors… ils n’ont pas la même langue ?
– Si, ils parlent la même langue.
– Alors, ils n’ont pas le même dieu ?
– Si, ils ont le même dieu.
– Alors… pourquoi se font-ils la guerre ?
– Parce qu’ils n’ont pas le même nez. (p. 10)

Au tournant des années 1990 Gabriel, gamin métis (père français et mère réfugiée rwandaise tutsie), vit au Burundi, dans un quartier privilégié : une maison agréable, des domestiques, des copains avec qui faire les quatre cents coups… Une enfance insouciante et un quotidien protégée qui vont se disloquer en même temps que ce « petit pays » d’Afrique brutalement malmené par l’Histoire, quand la guerre civile entre Hutus et Tutsis emporte tout.

Dans ce récit grandement autobiographique, rien n’échappe à Gaël Faye : sous le vernis de l’existence insouciante et heureuse, Gabriel perçoit la mésentente entre ses parents, première ombre portée sur un bonheur jusque-là plénier, mais aussi les relents de néocolonialisme, les tensions raciales sous-jacentes… et la guerre civile qui se profile.

Au temps du bonheur, si l’on me demandait « Comment ça va ? » je répondais toujours « Ça va ! ». Du tac au tac. Le bonheur, ça t’évite de réfléchir. C’est par la suite que je me suis mis à considérer la question. A soupeser le pour et le contre. A esquiver, à opiner vaguement du chef. D’ailleurs, tout le pays s’y était mis. Les gens ne répondaient plus que par « Ça va un peu ». Parce que la vie ne pouvait plus aller complètement bien après tout ce qui nous était arrivé. (p. 19)

La langue de Petit pays est imagée et chantante, pleine de malice : c’est celle de l’enfance. Le ton, faussement candide, est à la fois drôle et nostalgique. Et, au-delà de l’histoire, c’est justement la justesse du ton qui séduit, l’authenticité des sensations qui nous font vivre à hauteur d’enfant la montée des tensions (le goût du jus de mangue qui coule « sur le menton, les joues, les bras, les vêtements, les pieds », les échanges épistolaires du petit Gaby avec Laure, sa correspondante orléanaise, de petits bijoux !). C’est ce ton sensible et tendre, bouillonnant de la vitalité et de l’insouciance de l’enfance, qui permet de ne pas céder à la peur ou la colère face aux scènes d’horreur.

Mais, au-delà de l’ode nostalgique à l’enfance, Gaël Faye nous parle aussi du difficile passage de l’enfance à l’âge adulte, de la difficulté de grandir et de prendre conscience des déficiences des adultes, de l’arrachement et de la douleur de l’exil, d’identité, de culpabilité…

Un premier roman à la fois bouillonnant et gracieux.

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logo-goncourt-lyceens⭐⭐ Gaël Faye, Petit pays, éditions Grasset, 2016, 215 pages, 18 €.

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12 commentaires sur “[roman] « Petit pays » Gaël Faye

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  1. Je ne me suis pas encore laissée tenter… j’ai tendance à me méfier des récits dont le narrateur est un enfant, mais Gaël Faye a l’air de bien s’en sortir…

  2. j’avais été gênée par la hauteur de la vue de l’enfant, qui justement, n’en a pas beaucoup de hauteur, c’est normal mais ça rapetisse un peu l’histoire, malgré d’excellents passages comme l’ échange épistolaire !

    1. Alors que c’est justement la « justesse » de ton du narrateur-enfant qui m’a convaincu… Quitte à perdre en « contextualisation », on gagne en « sentiment de vérité » je trouve.

  3. J’ai adoré ce livre, et que le narrateur soit un enfant, donne un point de vue plus touchant mais effectivement cette narration peut dérouter et desservir le livre. Ce ne fut pas mon cas.

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