[polar] « L’Échange » Eugenia Almeida

– Pour quoi faire ?
– Pour qu’on en parle !
– C’est un suicide.
– Étiologie douteuse.
– Suicide, je te dis.
– Une balle dans la poitrine en pleine rue, ça ne te suffit pas ?
– Ce ne sera pas publié.
– Vas-y. Tu jettes un œil et après on voit. (p. 13)

Buenos Aires, années 1980. La jeune femme tend le bras, revolver en main, et met en joue l’homme sortant du bar. L’homme la regarde puis, sans un mot, tourne les talons et s’en va. La jeune femme retourne alors l’arme contre elle. Et presse la détente.

L’affaire est vite classée par la police : « Tout au plus un épisode confus ». Mais le journaliste Guyot est entêté et veut comprendre pourquoi Julia a mis fin à ses jours en laissant la vie sauve à l’homme au bout de son arme. Et ni les avertissements de son ami le commissaire Jury, ni le « incidents » qui s’accumulent, ne le détournent de son but. Quitte à faire ressurgir les fantômes « gravissimes » de la dictature déchue (règlements de comptes, corruption, collusion…).

L’Échange est un livre qui va vite : les chapitres s’enchaînent, courts et denses, souvent constitués de dialogues elliptiques et énigmatiques (on ne sait pas toujours qui parle, à qui, de quoi) ; le style est sec, bref, haché, haletant ; les descriptions sont inexistantes. Le tout plonge le lecteur dans un état d’incompréhension et d’anxiété brumeuse, proche de celui de son principal protagoniste, Guyot. Par moment, on perd même un peu pied : on ne reconnaît pas une voix, il manque des mots, un indice… Mais ces voix diverses, ces histoires fragmentées, peu à peu, à la manière d’un puzzle, recomposent une réalité globale. Et on recherche, on attend, LA révélation, le moment où l’on pourra tout comprendre ; mais tout comprendre est impossible. Parce que la vérité est impossible, parce qu’elle fait bien trop peur. Alors, on conjecture, on extrapole, et on devine, derrière le fait divers, les séquelles de la dictature argentine : des réseaux souterrains qui subsistent en marge ; une criminalité qui se déploie en toute impunité ; et une police, une justice et des médias soumis (si ce n’est corrompus).

Ce que tout le monde sait mais qu’on ne peut pas dire, les liens, les réseaux, les souterrains, tout l’héritage que cette ville conserve en silence.

Cette lecture laisse une impression étrange, à mi-chemin entre répulsion et fascination. Le style heurté déconcerte parfois, mais communique parfaitement angoisse, colère et désespoir : c’est violent, sans effusion de sang ni éclat de voix.

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⭐⭐ Eugenia Almeida, L’Échange (La tensión del umbral), traduit de l’espagnol (Argentine) par,François Gaudry éditions Métailié, 2016 (2014), 248 pages, 18 €.

Du même auteur : L’autobus.

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