[roman] « Une si longue lettre » Mariama Bâ

Une si longue lettre, c’est celle que Ramatoulaye adresse à son amie d’enfance, Aïssatou, pendant la réclusion traditionnelle qui suit son veuvage. Une si longue lettre est un récit de l’intime : à son amie d’enfance, son amie de toujours, Ramatoulaye se confie sans restriction et sans pudeur. Elle convoque les souvenirs heureux de leur passé commun d’étudiantes impatientes de changer les choses et l’espoir suscité par les Indépendances. Elle raconte son quotidien, son mariage avec Modou, leurs 12 enfants, et sa douleur le jour où son mari pris une seconde épouse, ruinant 25 années de vie commune et de bonheur.

Et dire que j’ai aimé cet homme, dire que je lui ai consacré trente ans de ma vie, dire que j’ai porté douze fois son enfant. L’adjonction d’une rivale à ma vie ne lui a pas suffi. En aimant une autre, il a brûlé son passé moralement et matériellement, il a osé pareil reniement… et pourtant. Et pourtant que n’a-t-il fait pour que je devienne sa femme ! (p. 32)

Elle dévoile ses pensées intimes, ses joies et ses colères, ses doutes et ses ambiguïtés, ses états d’âme d’épouse, de mère, de femme… et, au-delà du récit personnel et intime, c’est la place et la condition de la femme africaine (plus particulièrement sénégalaise) qu’elle questionne, ainsi que les défis de société qui travaillent l’Afrique, déchirée entre tradition et modernisme (le poids des traditions et de la religion, l’absence de droits et d’éducation des femmes, les mariages forcés, la polygamie, le système de castes…).

Outre Ramatoulaye, narratrice et personnage central de ce récit, Mariama Bâ dessine de très beaux portraits de femmes de diverses générations et conditions, ce qui lui permet d’évoquer, par divers points de vues, les obstacles et contraintes auxquels elles sont confrontées : les plus âgées restent soumises et ferventes défenderesses de la tradition ; celles de la génération charnière entre l’ancien et le moderne, telles Ramatoulaye et Aïssatou, cherchent de nouvelles voies et, face aux mêmes problématiques, vont réagir différemment, emprunter et expérimenter des chemins divers ; quant aux jeunes filles, si elles rêvent de modernisme, d’affirmation et d’émancipation, et si certaines y accèdent (telle Daba, la fille aînée de Ramatoulaye), elles restent bien souvent prisonnières des traditions d’obéissance (telle Binetou, la jeune rivale de Ramatoulaye, que sa mère a obligé au mariage afin de sortir sa famille de la misère).

Ainsi Mariama Bâ aborde-t-elle avec finesse les différentes contraintes imposées aux femmes dans une société patriarcale dans laquelle la domination des hommes s’exprime dans tous les domaines (vie intime, vie publique, domaine économique, politique, religieux…).

Mon cœur est en fête chaque fois qu’une femme sort de l’ombre. Je sais mouvant le terrain des acquis, difficile la survie des conquêtes : les contraintes sociales bousculent toujours et l’égoïsme mâle résiste. (p. 163)

Une si longue lettre est un très joli roman, doux-amer et sensible qui, malgré son ton parfois fataliste, finit sur une jolie touche d’espoir :

Je t’avertis déjà, je ne renonce pas à refaire ma vie. Malgré tout – déceptions et humiliations –, l’espérance m’habite. […] Le mot bonheur recouvre bien quelque chose, n’est-ce pas ? J’irai à sa recherche. (p. 165)

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⭐⭐ Mariama Bâ, Une si longue lettre, éditions Le Serpent à Plumes, collection Motifs, 2001 (1979), 164 pages, 6 €.

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13 commentaires sur “[roman] « Une si longue lettre » Mariama Bâ

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    1. Oooh… Nooon… Pas « moyen » du tout ! Quel dommage que tu n’aies pas accroché, j’ai trouvé cette lecture tellement touchante !

    1. Il était aussi dans ma PAL depuis… pfff… ! Et je regrette de l’y avoir oublié si longtemps, il mieux qu’une telle indifférence !

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