[biopunk] « La Fille automate » Paolo Bacigalupi

Dans un futur proche, les dérèglements climatiques, les pandémies et le tarissement des énergies fossiles ont radicalement modifié la géopolitique mondiale. La planète est dominée par des multinationales qui ont investi le marché des produits génétiquement modifiés. Au cœur de ce système, Bangkok, mégalopole menacée par les pandémies et la montée des eaux, a réussi jusque-là à conserver une certaine indépendance vis-à-vis des sociétés caloriques en imposant un blocus strict.

Anderson Lake a été missionné à Bangkok par un géant américain pour, officiellement, gérer une fabrique de piles capables de stocker les joules produits par l’effort humain. Officieusement, il recherche des souches saines d’espèces fruitières résistantes aux épidémies. Car les « sociétés caloriques » transnationales vendent leurs graines résistantes et brevetées (et stériles) aux pays souverains et les maintiennent ainsi dans la dépendance. Sur cette guerre commerciale internationale latente vient se greffer un conflit intérieur au Royaume Thaïlandais entre le ministère du Commerce, qui cherche à ouvrir le pays aux investisseurs étrangers, et le ministère de l’Environnement, qui prône le protectionnisme.

C’est dans ce contexte chaotique que vont se croiser cinq personnages principaux : Anderson Lake ; l’opportuniste Hock Seng, son bras droit à la fabrique de piles, un « yellow card », réfugié chinois qui a échappé aux massacres religieux en Malaisie et qui poursuit ses propres intérêts ; Jaidee et Kanya, des « chemises blanches » (l’armée du ministère de l’Environnement), dont le premier est un traditionaliste convaincu et incorruptible et la seconde une agent double (voire triple) ; et Emiko, la « fille automate » du titre, un être artificiel made in Japan à vocation sexuelle qui aspire à se libérer de son asservissement.

Le premier tiers de ce roman est touffu et ardu : on est directement immergé dans cette Bangkok du XXIIIe siècle dont on ne connaît ni l’histoire, ni les règles, ni l’écosystème politique, culturel, économique ou social. Rien n’est expliqué, à nous de reconstituer le contexte de cette histoire, et c’est parfois bien difficile entre néologismes et auto-références. Il faut bien ce premier tiers du livre pour simplement s’acclimater à l’environnement du roman. Toutefois, petit à petit, on s’immerge dans cet univers exotique, peuplé de mastodontes transgéniques, de réfugiés climatiques et de maladies énigmatiques (rouille vésiculeuse et cibiscose) ; un univers extrêmement violent et inéquitable, où la majeure partie de la population doit mener une lutte permanente pour simplement survivre tandis qu’une poignée de nantis n’aspire qu’à toujours plus de pouvoir et de richesse.

Dans la seconde moitié du roman, tout s’accélère et le récit devient haletant : les intérêts des sociétés caloriques se heurtent aux intérêts gouvernementaux, la guerre civile éclate, patriotes, traîtres et espions se dévoilent et s’affrontent, et chaque personnage se trouve écartelé dans un imbroglio de motivations divergentes, entre intérêts privés et affects. Et Emiko, le personnage le plus complexe et le plus fascinant du roman, prend enfin une place significative.

Car Emiko n’est pas humaine : c’est une créature artificielle, élevée en crèche, conditionnée pour servir. Quand on la croise dans le roman, elle a été « abandonnée » par son propriétaire dans cette Bangkok où les robots humanoïdes sont interdits. Pour survivre, elle se cache et se prostitue dans un bar de nuit, simple objet sexuel pour une clientèle sadique et dépravée. Mais, derrière son apparente placidité, son obéissance programmée, Emiko s’interroge, se rebelle, lutte contre son conditionnement, pour son salut : elle rêve de fuir dans la jungle où existeraient des communautés d’automates libres. C’est ainsi que, sans le vouloir, en œuvrant pour sa propre émancipation, elle va devenir le déclencheur d’une révolution qui pourrait faire basculer l’équilibre mondial. Bien qu’artificielle, elle est, sans conteste, le personnage le plus humain et le plus intéressant de ce récit.

La Fille automate est donc un récit multiple : c’est d’abord un formidable roman d’aventures, fait de péripéties inattendues et de traques impitoyables ; c’est aussi un thriller politique qui illustre les enjeux très contemporains quant aux choix de société à faire et l’avenir qu’ils nous promettent ; c’est enfin une réflexion passionnante sur la post-humanité (les automates, ces êtres dépourvus d’âme aux capacités surhumaines, qui ne vieillissent pas et ne tombent jamais malade, à l’heure des grandes épidémies, ne représentent-ils pas l’avenir de l’espèce ?).

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⭐⭐ Paolo Bacigalupi, La Fille automate (The Windup Girl), roman traduit de l’anglais (États-Unis) par Sara Doke, éditions Au diable vauvert, 2012 (2009), 595 pages, 23 €.

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6 commentaires sur “[biopunk] « La Fille automate » Paolo Bacigalupi

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  1. Je l’ai dans ma Pal depuis quelques années sans jamais le lire. Mais je pense que je vais m’y pencher bientôt. Surtout si ça parle de condition humaine et de révolte.

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